vendredi 15 décembre 2017

Disbelief : Disbelief

Si jamais d'aventure vous deviez vous faire la réflexion que les Allemands n'ont jamais inventé un style musical : pensez à Disbelief.
Disbelief est un style musical à lui tout seul, évolutions y comprises au fil des années, au même titre que Neurosis sauf que Disbelief n'a jamais été copié, ce qui est heureux. Ce premier album, forcément, est le plus tourmenté, torrentueux, bouillonnant d'hémoglobine et d'émotivité torturée, qu'on en juge : l'on y entend autant de préfiguration d'Atriarch et Valborg que de vénération pour Obituary, de Deftones que de Bolt Thrower, de Korn que de Godflesh, et ce, tout le temps, en une identité agitée et boursouflée qu'on serait bien en peine de définir autrement que : du Disbelief...
Enfin, bref : on y entend, surtout et avant tout, beaucoup de souffrance et de gencives qui en saignent de rage. Disons pour simplifier que Disbelief change Deftones en une sorte de bête-garou (un suidé ou un ursidé, vraisemblablement) nocturne qui court les bois comme une furie, la viande lui pendant taillée en pièce sur le dos comme des banderilles sanglantes ; la suite raffinera tout ce qui s'entend ici, lui donnera forme moins difforme, sans heureusement aller jusqu'à tout à fait en lisser la souffrance hurlante et paroxystique qui, comme dit, est part prépondérante de l'identité sonore du groupe - mais on tient, avec les deux premiers albums du groupe, de mon point de vue d'amateur de saveurs musquées à tout le moins, le meilleur dont fut capable un groupe à la monstruosité alors digne de celles de Red Harvest ou du Neurosis de Souls at Zero et Enemy of the Sun : un de ces groupes qui vivent des cauchemars particulièrement griffus et touffus, on l'a saisi.
Monolithique à l'égal d'une falaise, et ondulant de fièvre hallucinée autant qu'un Adrenaline, par moments confinant presque (vous savez, la lumière de la Lune...) à un Far Beyond Driven pour vampire de la Forêt Noire... On sent, ou plutôt non : on devine, à lire les dates le long de sa discographie, que Disbelief sont hautement sous influences - mais tellement, au bout du compte, et de façon tellement émotive qu'il les subit à la manière d'un bombardement de celles-ci, dont résulte une irradiation, et cette mutation monstrueuse qui est donnée à entendre sur cet inaugural album et le suivant.
Alors, pour sûr, "darkcrusthrash gothish post-neo", ça sonne pas des masses bien ; alors que "Disbelief"...

jeudi 14 décembre 2017

Nibiru : Padmalotus

La puissance rituelle et magique de Zaum, dopée par la malveillance d'Oranssi Pazuzu, elle-même dopée par la malveillance de ce bon vieux Streetcleaner, vous en rêviez ? Non ? Parfait, c'est encore meilleur quand on n'en soupçonne même pas son propre désir.
Cela fait plusieurs années et disques déjà, que Nibiru ont débarqué tels d'hirsutes zoulous enragés au beau milieu du cours de yoga du sacro-doom - et chaque fois ou presque c'est comme si c'était la première : ça vous décape le karma. Les pauvres n'y peuvent mais : même lorsqu'ils sont en proie à une pleine phase de contemplation béatifique et ahuris par le nouveau palier céleste auquel ils viennent de se hisser, cela pèle la viande sur tous les frères autour, tellement cela dégage ce qu'ils ont en eux de la nature génétique d'une lame de rasoir, et d'une brutalité qui doit autant, donc, à Godflesh, qu'à Motörhead ou Darkthrone.
Qu'on imagine le Guts de Berzerk, ou le Ding On de The Blade en derviche tourneur, les yeux révulsés, la bave ruisselant sur des babines crispées de jouissance : la bande-son appropriée ressemblerait plus que probablement à une sorte de miraculeux stoner de tribu préhistorique anthropophage déboulant - je n'en démordrai pas - dans Streetcleaner ; à du Absu qui roulerait au ralenti, de toutes ses cruelles chenilles en os, sur Superjudge... A Padmalotus.

mercredi 13 décembre 2017

Hey Colossus : The Guillotine

Au chant, un gonze de la famille de Thurston Moore et son cousin des Liars, là, mais dont le rhume aurait été vigoureusement été débouché à grands coup de sirop de Nick Cave ; et derrière, une manière de gros dub façon rivière en crue, qui charrie et mêlant tour à tour autant de Stranglers que de Swans, de God que de Protomartyr, de Pere Ubu que de Pale Horse... Par endroits ; ceux où The Guillotine n'est pas l'album le plus superficiellement indie-pop de Hey Colossus  ; ce qui se traduit par une sorte de cold-wave lumineuse, d'une lumière grise plus amère et plus légère que n'importe quoi que peuvent sortir tous ces fastidieux dont Interpol est probablement le moins pire ; une sorte de musique à la dépression exquisément polie, pince-sans-rire mais avec un sourire sous-jacent permanent ; jusqu'à virer parfois au subrepticement grinçant.
Un disque à sa manière bien plus étrange, sous ces dits faux airs indie, que le finalement plus convenu - ceci dit sans méchanceté aucune - alliage d'In Black and Gold ; déversant une encore plus surnaturelle, si plus sourde, sorte de psyché froid, capable d'instiller une puissante atmosphère de fantastique délirant, aussi réjouissant qu'effrayant, dans une après-midi pluvieuse à regarder la télé dans son pavillon de banlieue de chômeur neurasthénique, où le titre de l'album prend une aura imaginaire de procès kafkaïen à la cruauté médiévale, avec le coupeur de tête qui attend hache en main, entre Lewis Carroll et The Wall, le ciel de mastic se mettant à bourgeonner majestueusement de visages bouffis vitupérant des vérités insoupçonnées sur le revers de l'existence... Avant de se mettre à entonner en conclusion, toujours aussi grimaçantes et pourtant bouleversantes, un blues sélénite de derrière les fagots
Pour sûr la pochette de The Gullotine, a sa minimale façon, dit quelque chose du disque : sa façon, sous une chape anthracite uniforme, de cacher - et faire entrevoir - sous d'épais nuages ferrugineux de pollution industrielle, des esprits du feu qui réchauffent le cœur et les pieds (ce qui, finalement, est un peu le point commun avec un Cuckoo Life Live Like Cuckoo dont au premier abord on se croyait loin), où l'on peut se brûler un peu aussi ; ce qui constitue son côté lointainement pop psyché -  l'idiotie se nichant partout, je crois avoir lu, quelque part, accolés les mots "Franz" et "Ferdinand" au sujet de ce disque qui sonne pourtant plusieurs fois, fantomatiquement, comme si les Melvins étaient un groupe new-wave de Birmingham. Hey Colossus sont bien trop chargés en métaux lourds, en brouillards chimiques, pour être pop jamais, pour faire autre chose qu'infuser de troublantes complaintes leur vibration chthonienne, antédiluvienne, au cœur de laquelle, plus clairement cette fois, au moins à la façon d'un filigrane, se lit également cette chose si profondément anglaise que le non-insulaire toujours peinera à capturer, ne fût-ce qu'avec des mots, et qui démange de l'envie d'échafauder enfin la syntaxe monty-pythonienne capable de cheminer sur l'élégant fil liant Lee Dorrian, Terminal Cheesecake, Andrew Weatherall, Gallon Drunk, Jesu, les Beatles, les Stranglers, Gorse... Ce crachin sardonique et dolent, qui toutes choses imbibe, et tout à la fois rend plus acrimonieuses et plus accommodantes, avec un flegme philosophe et néanmoins terrien.
Si tout ceci vous paraît trop alambiqué, ampoulé, indécis, voire confus (Public Castration is a Bloody Good Idea but Laisse Moi D'abord Finir ma Bloody Partie de Fléchettes OK ? Et ma pinte aussi, ou je vais te la mettre à travers la tronche) - et surtout à contresens du laconisme de la pochette, dites vous simplement : english-cave-man.

dimanche 10 décembre 2017

Bad Tripes : Les Contes de la Tripe

On va procéder de mémoire, si vous le voulez bien ; car en dépit d'un amour que je confesse bien volontiers pour le choc-roc de Bad Tripes (les personnes de bon goût, de toutes les manières, nous ont déjà quittés offusquées à la lecture du nom du groupe), je sais leurs saveurs roboratives à l'excès, et donc causes possibles de grandioses nausées post-prandiales : je n'ai donc pas préparé la présente comme le journaliste que je ne suis pas, et n'ai révisé ni leurs précédentes œuvres, ni mes propres bafouillis à leur sujet, ce qui fait que probablement je radoterai, ce que de toutes les manières je fais plus souvent qu'à mon tour, puis c'est désormais de mon âge.
Or donc, le troisième Bad Tripes fait rêver d'un temps où Juliette Nourredine était encore punk et parlait louchebem, et l'imaginer signée chez François Hadji-Lazaro, dans un groupe où, avec une Catherine Ringer qui ne ferait donc pas encore ses duos avec Black M chez Nagui, elles joueraient du dark-cabaret fortement lardé de metal et d'electro ringarde : puisqu'il semblerait que dans un monde cartésien l'on doive affilier Bad Tripes à Rammstein, Les Contes seraient plutôt, pour leur part, de la famille de Sehnsucht, avec leurs arrangements synthétiques jovialement clinquants, exubérants, digne de la meilleure dark-electro d'horreur, :Wumpscut: et toutes ces succulentes conneries ; ce qui ne les empêche, nonobstant, pas de montrer également le groupe sous son jour le plus souplement allègre, le plus félin dans ses déhanchés de bal populaire, ses basses rondes, ses tempos syncopés : on se rappellerait presque avec tendresse le bref engouement qu'on a pu éprouver jadis pour Mindless Self Indulgence...
Alors, bon, bref : est-ce que Bad Tripes est plus vulgaire encore qu'avant, ou égal à lui-même ? Pour sûr, il peut constituer un pré-requis, pour apprécier ces Contes, de ne pas avoir de haut-le-cœur au contact de choses d'aussi mauvais goût que Punish Yourself, Moshpit ou les VRP. Pour sûr, Bad Tripes est vulgaire, oui, probablement même ne rêvez vous pas si vous entendez deux-trois clins d'œil à Aqua - et ça en fait l'antidote à la fois à Johnny Hallyday et à Throane : voilà qui ne se refuse pas. Si vous êtes gracieux, vous passerez votre chemin. Si vous aimez la bidoche et la bamboche, en revanche, et jouer du trombone à coulisses avec vos hanches beurré au bal sur la place, une tronçonneuse tenue d'une main nonchalante, distribuant les œillades bigleuses à la ronde, le rimmel dégoulinant à foison, et malgré tout, ou de par cet état de fait imbibé précisément, la prunelle d'une profondeur vraiment troublante et la voix pleine de chausse-trappe tapissés de velours... Ah, ça, comme chaque fois, un album de Bad Tripes c'est comme un moment d'absence, un coma éthylique, et peut-être même çà ou là sent-on déjà à quel point la caboche sera douloureuse quelques heures après - mais pas un qu'on regrette, car bon sang, on avait oublié combien même les pires cris de harpie infantile pouvaient y enclore de charme.
Venez donc, mes tout beaux, venez sur la piste, venez à nous mes jolis, laissez vous prendre par ce bon vieux vertige ; Bad Tripes, pas de doute, c'est du metalpunk musette, mais pas tant parce qu'ils mettraient des riffs d'accordéon (guère, d'ailleurs) ou autres habillages du même genre : parce que c'est fait pour - et avec l'amour de - guincher les soirs de pleine Lune au milieu de la chair et des fluides de ses semblables, peu importe qu'on soit le quatorze juillet ou le trente-et-un octobre : le château de l'ogresse est en éveil ce soir, ses fenêtres allumées comme des yeux, et la ville est pareille à un village dans son ombre, ses rues offertes à son cirque ambulant. Les gouttes de sang vont étinceler comme mille étoiles dans le sillage de sa valse lascive.

samedi 9 décembre 2017

Imperial Triumphant : Inceste

Je voudrais envenimer des tensions qui n'existent pas, je le re-baptiserais l'anti-Vexovoid. Parce qu' Imperial Triumphant m'y fait toujours autant penser à Portal, mais qu'Inceste prouve qu'il n'est nul besoin de se donner une production hermétique pour jouer une musique dégueulant d'autreté menaçante. Colin Marston a donné, comme il est payé pour le faire, une production claire comme du cristal au disque, et ce n'en fait que plus brillamment ressortir son obscure barbarie, son micro-climat de grotte sacrificielle, de version carnivore, animale, superlativement griffue et épineuse - mais sans tomber dans l'écueil contre-productif du sur-empilement hyper-chaotique - de la musique de Reverorum Ib Malacht - autant que du jazz industriel de Flourishing.
D'ailleurs, le disque cultive la juste mesure de tout ce qui le constitue : d'étrangeté rythmique insectoïde, de blettitude malsaine du désaccordage, de frénésie rabique des riffs au son de scie chirurgicale, de bestialité de la voix, et plus généralement de nombre de plans certifiés top-glauques-la-déglingue par morceaux, qui préfèrent prendre le temps, peu nombreux qu'ils sont, d'explorer chacun tout leur espace vital et ce qu'il peut avoir de récréatif... C'est cette humanité, qui ne saute bien entendu pas aux yeux mais qui se distingue relativement aisément sous l'impiété des rituels, qui le rend peut-être plus inquiétant encore, plus réel ; on songerait presque par endroits à un Orthodoxyn qui croyant sniffer sa bête cocaïne habituelle vient de s'envoyer une méchante poutre d'un délirogène à faire passer les sels de bain pour du Guronsan - le vieux coup de pute à la Oliver Chessler, quoi. Et un cauchemar dont les airs d'accès de démence désordonné révèlent bientôt par-dessous les contours plus préoccupants d'une suite de sournoises petites spirales ascendantes...
En conséquence de quoi le maxi se montre mieux que digne des associations d'idées avec Naked City - Absinthe en particulier - et Georges Bataille qu'un certain nombre (je vous laisse jouer à compter) de ses caractéristiques inspirent, et capable de bien mieux que son programme d'origine qui paraît a priori être une petite incartade de bizarre pour le bizarre ; et Yoshiko Ohara y passerait presque inaperçue, tant sa présence dans le merdier paraît aussi naturelle que tous les autres instruments (de torture, évidemment).

vendredi 8 décembre 2017

Hooded Menace : Ossuarium Silhouettes Unhallowed

Je l'ai déjà dit au moins une fois, ne me demandez pas si c'était ici ou sur le webzine où je bossais naguère : le doom, c'est du death, ou en tous cas le bon doom inclut forcément le death, ou encore le bon death comporte forcément une bonne quantité de passages doom ; une connerie comme ça, qui ne reflète bien entendu qu'une partie du doom - mais que l'on pense - non : éprouve dans sa chair - fatidiquement à l'écoute de certains albums.
L'on a deviné que le nouveau Hooded Menace compte au nombre de ceux-là. Moche comme du death metal - grade side-project de Chris Barnes, même - accélérant en maint endroit au milieu de ses maintes rasades de sirop d'early-Katatonia - et "pourtant" indiscutablement doom, et de tout à fait patricienne façon, qui plus est. C'est peu de dire que, de groupe à l'existence et au langage totalement incompréhensibles voici quelques années, Hooded Menace est passé pour moi avec une facilité ahurissante au statut d'évidence élémentaire ; avec sa laideur incohérente de partout, sa difformité baroque, grotesque, bourgeonnante, ses gibbosités (au pluriel, parfaitement) et sa couleur améthyste.
Du point de vue trivial des choses, on l'a déjà deviné (en lisant "sirop") : Hooded Menace continue céans dans la veine qui lui porta chance avec moi - puisque ce fut par Darkness Drips Forth que le verrou sauta - et les saveurs de baies rouges aussi sucrées qu'acides ; c'était prévisible, certes ; ce qui l'était moins étant que la chose continue de fonctionner, sachant qu'avait été annoncé plus absurde encore qu'un enchaînement dans un morceau de Hooded Menace : Lasse Pyykkö abandonnait le micro. On a une voix pareille, un vrai trou d'antimatière qui ouvre de ses bords collants une déchirure dans le réel chaque fois que vous ouvrez le bec - et l'on choisit de ne pas en faire usage ? Bon, l'on embauche pour se faire remplacer quelqu'un qui n'est pas doté de pareilles surnaturelles propriétés, mais qui en revanche présente la qualité considérable de faire partie de Horse Latitudes : une indulgence confiante est de mise. Au résultat, disons que la folie qu'on eût pu espérer, à lire cette dernière recommandation, n'y est pas, mais que le gonze fait le boulot, déployant une voix parfaitement appropriée, garantissant ainsi les conditions idéales de confort pour se concentrer en paix sur la musique, ce qui permet de ne pas remarquer qu'il n'y a, donc, plus rien de remarquable, plus aucun instant de monumental mythologique à choper au passage çà ou là dans la partie vocale. Quoique, par touches, des lointains échos de semi-ours des cavernes à l'hibernation troublée par des rêves sanguinaires se puisse entendre... On fait son deuil de l'ancien, on s'accoutume au nouveau, comme est l'ordre des choses, c'est bien le moins qu'on puisse faire face à un genre aussi "memento mori", après tout. Disons qu'on se situe dorénavant dans une mythologie plus terrestre, aux héros humains, du fait que la voix de Harri Kuokkanen soit ainsi plus humide et moins dotées de propriétés divines - et n'en parlons plus.
Et musicalement, il y a, heureusement, bien assez à déguster ; Hooded Menace continue donc son chemin sans s'être essuyé les pieds dans la cathédrale de la beauté, traînant un peu partout les petits pas empotés de ses gros pieds d'éléphant boueux ; ce qui fait que, en cette cathédrale, ils s'avèrent détenteurs de quelque chose de plus (de moins, diront ceux dont les yeux sont étroits) que les groupes qui se contentent de servir la pure beauté ; et, sans vouloir être désagréable, surtout que ceux qui le font en ayant parfois le souffle et la vue un peu courte, et l'âme un peu trop grossière, pour prétendre ce faire avec une pure beauté de verbe et de geste : par endroits, Ossuarium ferait presque songer à une version plus extrême, certes, du Paradise Lost récent, mais aussi... plus touchée par la grâce ; d'ailleurs, tenez, voici à quoi ressemble le growl du nouveau : à celui de Nick Holmes, mais sans le petit accent théâtral à la Satyr qui gâte parfois ce dernier.
Et surtout, nonobstant tout cela, l'on éprouve la délicieusement délassante sensation, qui paraît réellement naître pour de bon ici, après avoir commencé de sourdre et tisser ses desseins sur Darkness Drips Forth, voire encore plus sourdement sur Effigies of Evil - de reconnaître l'inimitable patte (je n'aime pas bien l'expression, mais elle s'impose ici, presque au sens propre) de Hooded Menace, quelques bouts de riffs tout crachés, quelques parties de guitares qui font comme des chevilles d'aède, presque des épithètes homériques, des harmoniques que l'on retrouve à la façon d'une vieille robe de chambre en laine qui gratte, râpeuse comme la joue paternelle - mais de moins en moins rudement, avec les années, nombreuses, qui la rendent de plus en plus douce et maternelle - des progressions grinçantes comme ce vieux fauteuil à bascule du pépé, et cette allure générale balourde et souple ainsi que celle d'un ours partant en quête de ce qu'il pourra bien trouver ; et la sensation, inextricablement liée, de s'apercevoir que c'est fait, ça y est : on est étroitement attaché au dit bestiau.
Mais comme tout ceci paraîtra - sûrement à juste titre, notez bien - trop peu universel, dites vous plutôt qu'avec cet Ossuaire, Hooded Menace accèdent au statut de groupe classique, avec la pirouette hautement acrobatique par-dessus le marché de préserver intact leur noyau de singularité, dur comme un minerai pur ; ce qui, avouons le, devrait être une des conditions sine qua non pour pétitionner ledit statut, et éviter à la place celui de générique.
Toutes ces choses anormales-ou-pas sont la cause, probablement, qu'arrive à la fin cette sensation profondément anormale, ce goût impossible à la fin d'un disque, non seulement de doom-death, mais a fortiori de doom-death pâtissier, tout en empilement d'obèses choux généreusement farcis de lourde crème : le trop peu ; la sensation que tout ceci était bien court (en même temps, ce con de disque dure vraiment moins d'une heure !), et qu'on en reprendrait facile pour une heure (surtout après un morceau final insolent, qui associe solo futuriste à la Pestilence et ritournelle médiévale compassée)  ; un peu comme à la fin d'un tome d'une bonne vieille saga d'heroic fantasy lue au coin du radiateur, je m'étais d'ailleurs déjà fait la réflexion sous la chronique d'un confrère, que Darkness Drips Forth était un groupe parfait pour aussi bien lire qu'avoir l'impression de lire, tout en dégustant des pancakes tout chauds ; l'association mentale est d'ailleurs toute naturelle : Ossuarium Silhouettes Unhallowed se dévore, et ce faisant l'on passe tant de temps à se lécher les babines chaque bouchée en se répétant en ronronnant que c'est tellement bon le doom-death - que la fin du disque venue nous trouve penaud, interloqué, avide d'une demi-douzaine de crêpes de plus, lourdement garnies en beurre et en cassonade.
On en brevèterait presque le "death narratif", ce qui permet de s'éviter l'effort de décrire ses collines rouille aux rochers couverts de mousse, ses noirâtres futaies sévères autant qu'humides, ses rivières qui bruissent et tintent, sa bruyère, son puissant vent d'hiver, ses éboulements... Ses paysages entre Écosse et Silmarillion, en somme. C'est bien simple, rien que de l'écouter, j'ai envie d'y retourner - pas dans Le Silmarillion, s'entend.
En attendant ce voyage, Ossuarium Silhouettes Unhallowed s'écoute comme qui rigole, rentre en vous comme dans du beurre, et meuble aimablement tous vos moments comme si Hooded Menace avait toujours été là, familier au point du quasi-invisible, comme un pouf modelé à votre anatomie par les années, et cependant imprimant son puissant musc sur tout autour de vous, comme un cocon odorant, pour votre plus grand bien-être.

jeudi 7 décembre 2017

Nortt : Endeligt

DSBM. Comme depressive suicidal black muzak.
Rien de péjoratif là-dedans, ne vous méprenez pas ; muzak, comme musique d'ascenseur : vous savez, ce que jouent Bohren & der Club of Gore ? Un peu comme ces derniers, Nortt joue ici (conservé très peu de souvenirs des albums qui s'écoutaient de lui voici une dizaine d'années, lorsque je me suis mis aux musiques très lentes mais faites avec des guitares et des cheveux longs) la musique des ascenseurs pour les enfers ; ceux qui descendent sans fin, vous savez, un peu comme si mes souvenirs sont bons le générique de fin d'Angel Heart, sauf que celui-là s'arrête, avec l'odeur de fin des haricots et de carottes cuites qu'on subodore : pas de cela dans Endeligt ; l'humeur ici est au liquide, à une mélancolie du trépas et de la damnation encore plus délavée que chez un Dolorian ou un The Gault - où la folie paraît guetter, vorace, au fond du lac de larmes ; en fait, on se situe même dans les eaux du premier Fvnerals. Tout semble mouillé, comme il est de juste en pareille musique estampillée E.A.P., à commencer par la voix, mais rien ne paraît ni saigner ni putrescer : tout ici n'est que lustre, même les spectres ; tout délasse, rafraîchit et désaltère ainsi que le ferait un bon et grand verre de blanc minéral à souhait.
Est-ce moi qui ai changé, tendri, vieilli depuis les vieux albums de Nortt, ou bien à l'inverse est-ce que j'ai alors été incapable de surmonter sur cette peu commune sensation de non-événement, qui peut mettre dans l'ornière l'auditeur d'un tel disque ? En tout état de cause ce n'est même pas la flemme, mais plutôt la molle plénitude flasque, laquelle est le charme de ce disque et son don à l'auditeur, qui est cause que l'on n'ira pas s'amuser à vérifier si après tout les albums précédents, dont on a aimé à se gausser jadis, lorsque Xasthur était à la mode, démontraient déjà le même savoir-faire et la même capacité à immerger comme en un bain chaud dans leur tisane mortuaire glaciale, à ouvrager de ce suicidal lounge qui, pour n'avoir rien de si paradoxal, n'en est pas moins un talent pas forcément à la portée du premier pendu venu.
Sans doute cela se joue-t-il au moins en partie dans cet art d'utiliser des notes de piano en les lavant de ce qu'elles peuvent avoir de plus casse-gueule et tue l'amour, à savoir ces arêtes dessinées à coup de marteau, de les rendre soyeuses à l'égal d'une version post mortem de White Darkness ; et d'estomper pareillement les attaques des guitares, et leur épaisseur aussi pendant qu'on y est ; cela peut même aller jusqu'à donner à votre forêt des airs d'Une Forêt, si vous me suivez, ce qui n'est pas à cracher dessus. Nortt estompe tout, même les accès de plaintes funeral, même ce que les touches de baume de religiosité pourraient avoir d'envahissant, d'incommodant à qui vient chez lui prendre ce qu'il a à offrir : un havre où s'abîmer sans être dérangé, s'enfoncer doucement loin de tout espoir ou lueur, ces fâcheux parasites - tout en ne reléguant rien dans le brouillard, l'arrière-plan, l'anecdotique, la brume éreintante pour les nerfs et les sens : simplement en émoussant tous les tranchants et les cris, même les ombres de cris ; ce qui, on l'admettra, est d'une hospitalité autrement plus distinguée qu'un Shining, qui vous reçoit dans son gourbi où l'on ne peut échouer son cul dans le moelleux d'un sofa sans s'asseoir sur un rasoir, souillé qui plus est : tu parles d'un lounge...
Non, en vérité il n'est pas dans les capacités de chacun de venir se nicher dans le gouffre d'encre et de nuit situé au milieu d'un triangle formé par Svartkonst, Atropine et Todessehnsucht - et de faire de cette zone d'ombre une laque limpide, d'où l'on émerge lavé, un brin perplexe de cette simple sensation de bien-être, mais néanmoins profondément imbibée par celle-ci.

mardi 5 décembre 2017

Queens of the Stone Age : Villains

Vais-je avoir la condescendance - ce ne serait pas un coup d'essai - de prétendre comprendre, paternalistement, ceux qui ne trouvent pas leur compte et leur QotSA dans Villains ?
Non ; je suis bien un peu triste pour eux - surtout un, parce que je suis toujours peiné qu'une personne que j'estime et un disque que j'estime ne s'entendent pas ; mais je ne m'en fais pas, il le vit sûrement plus que bien - mais avant tout et strictement personnellement, il s'avère au bout du compte que Queens of the Stone Age, tout comme Enslaved, est un groupe à qui - quoiqu'il ne soit assurément pas le premier qui me vienne à la bouche pour en trompetter le nom, lors qu'il est question de ceux qui me sont quasi aussi constitutifs que l'air, le vin et le pain - j'ai du mal à dire non et ne le fais donc quasiment jamais ; et non pas, mal gré que j'en aie, de la catégorie de ceux dont j'ai fait après quelques années de fougueuses roucoulades le constat qu'ensemble nous avions fait le tour de notre relation, comme Darkthrone ou Meshuggah, n'en déplaise à la coquetterie qui voudrait que de tels rôles soient inversés.
Non mais je vous demande un peu ! cette voix d'ange (qui est peut-être même en train de devenir de plus en plus belle encore à mesure que son Robert Mitchum croisé avec Elvis Presley de porteur enlaidit), ces riffs acides, toujours plus acides, ces rythmiques heurtées, disloquées et pourtant en permanence nerveuses, comme la fièvre sexuelle s'emparant de robots à la tôle chauffée à blanc, ces sons semblables aux vagissements de plaisir de baleines nées dans le délire de la schizophrénie chimiquement induite... Et cette façon, au milieu de tout cela et tout inondé de sueurs d'angoisse à donner à The Idiot des airs de Manu Chao, de toujours rester cool, et n'avoir pour seule réaction visible jamais que de sortir son petit peigne de la poche du gilet en denim pour se recoiffer la mèche inquiète... Queens of the Stone Age ont-ils présentement perdu leur vice, le côté drogué du mythique premier album ? Je ne suis pas en compétence de vous le dire, me trouvant incapable de résister aux sonorités, typiques et reconnaissables, que j'entends ici : celle d'une sorte de version sûrement plus sucrée d'un de mes albums préférés d'eux, à savoir Era Vulgaris - dont il se trouve, accessoirement, que je le trouve déjà à sa façon très parent du susdit album inaugural. Villains est donc la version synthétique, entre glam et wave (Iggy et son Bowie intégré sont passés par là, pour achever de cristalliser ce qu'il y avait déjà de glam dans ...Like Clockwork) et en plein dans l'armoire à pharmacie (on a dit cristallisé, vous avez vu ?), d'Era Vulgaris donc en ce qui me concerne une nouvelle exquise variation du premier.
Il y aurait sans doute là matière à mainte pirouette pleine de morgue et de condescendance, en vérité, mais pourquoi justement tenter de rivaliser avec celui qui, le temps de l'écoute au moins, se campe en maître incontesté de la morgue et la bellâtrerie rock'n'roll ? Avec une forme de logique, après une dépression post-pop, Josh Homme joue à  présent de la pop - même si, les quelques fois qu'il se pique (vous l'avez ?) de faire ici quelques minutes de rock fifties, il vous envoie toute la discographie de Jesse Hugues à la casse avec une blonde désinvolture de héros de pulp space opera, très discrètement surlignée de rouquine démoniaquerie, bien sûr ; une pop synthétique à en broyer les narines, à en brûler les synapses, élastique et satinée à en faire passer baver des ronds de chapeau à David Byrne et vous donner pour seule envie de vous cisailler la colonne vertébrale et les rotules de concert, les twistant en cadence et à contresens les unes de l'autre, avec une vertigineuse façon de réinjecter du futur, tout en anguleuses perspectives, dans la science-fiction rétro, scintillante de poussière d'étoiles et d'ange, géométriquement prédatrice et longiligne à en faire oublier ce que Trent Reznor a donné comme tièdes suites à Hesitation Marks... De la pop, si vous voulez : pas de problème.
De celle où l'on dérive entre une scène de Frantic et une salle d'attente de spatioport, à siroter des martinis en écoutant du Dimitri from Paris ou du Yello, transpirant à grosses gouttes à force de se demander si la serveuse-robot vous a oui ou non décoché cette œillade suggestive que vous croyez avoir vue - et si l'affirmative est rassurante, ou bien le signal qu'il faudrait lire d'une nécessaire fuite en hurlant. Oh, oui, il s'en passe, des choses, sous la pâleur de Villains, sous la blancheur d'un disque dont le rock peut fallacieusement paraître taillé pour les plateaux de type présidés par Michel Denisot, et s'avère en fait insidieusement d'une toxicité mentale kubrickienne... On en perd assez certainement tout sens de l'orientation et d'où on se trouve - mais une chose est sûre, au moins au moment où le disque s'achève sur la valse où enfin on le suit : il nous a emmené parmi les étoiles. Quand on y réfléchit, c'était discrètement annoncé dès les premières notes du disque, leurs subtils accents de PVT et de lointain extrême où l'on sombre ainsi que dans le coton... et tout du long ensuite au fil des chansons, avec leur infini médicamenteux tel que jamais Liars n'ont réussi tout à fait à y faire plonger comme on l'eût souhaité.
Tout ceci est dans ma tête ? Bien entendu ; comme toujours, avec Josh Homme, un homme qui fait voir du pays à votre système nerveux. Un des plus grands Queens ? Il convient probablement pour le déclarer d'y laisser le temps, puis comme Enslaved il faut bien finir par reconnaître qu'ils font partie des groupes sortant principalement des disques guère portés sur la petitesse - mais je suis bien près de le penser, ce jour et en ce qui me concerne.

dimanche 3 décembre 2017

Serpent Warning : Serpent Warning

Un Reverend Bizarre sans une once de folie ; ou plutôt, pour le dire de façon plus appétissante, ce que le disque mérite bien : un Reverend Bizarre qui, pour éviter de succomber à sa propre folie, aurait pris les ordres, juré fidélité à la Croix, au Temple (et là d'un coup je capte enfin ce que la dénomination de "Templier" vient foutre dans Warhammer, tellement j'étais sur le point de parler d'une incarnation médiévale de Rogal Dorn), à la lame mate de sa sinistre épée, plutôt qu'à la bouche d'un pistolet.
C'est d'une beauté couleur ardoise, sévère, pétrie de l'âpre naïveté de la foi, comme sa pochette, et en prime le chanteur charrie comme qui dirait quelque chose du grain de Rob Halford, dedans sa sentencieuse désapprobation de cavalier à la triste figure qui s'avance sur les ailes du tonnerre au ralenti des sabots d'un canasson de guerre. Au point qu'en y regardant bien, on se demande bientôt si l'on ne tient pas là somme toute une forme de Judas Priest monastique.
Faire vœu de doom, ou quelque chose comme ça.

vendredi 1 décembre 2017

Necrodancer : Void

La musique de Necrodancer est-elle dans l'air du temps ? Elle est d'aujourd'hui, c'est une chose certaine et qui éclate - de tout à fait superbe manière - vers la fin du disque, en un "The Calling" dont les alliances de graphite et de laque violette mangée à l'acide font penser à tout ce que l'époque actuelle, avec ses angoisses matinales qui serrent de plus en plus de ventres, compte de wannabe-post-punk. La trajectoire que Necrodancer trace, toutefois, n'est pas tout à fait de la dernière pluie sulfurique ; elle remonte, avant même les plus brillants groupes du Black Hole Crew (Haust et dans une moindre mesure Okkultokrati sont des noms qui peuvent venir à l'esprit en écoutant Void, ce qui n'est pas une moitié de compliment), à Lifelover - dont au passage ici on retrouve également la joie de vivre des débuts, et la propension à danser dans les rues façon Alex DeLarge, bourré, à grands coups de pieds ; quant à la confusion entre hardcore et électronique débraillée, c'est chez les regrettés Sex Positions (déjà chez Deathwish, tiens) qu'on l'avait entendue à pareille fête, et guère ailleurs. On commence à voir si Necrodancer est juste un groupe inculte, interchangeable et fonctionnel de plus dans un secteur surchargé...
Non, les Necrodancer ne sont ni des prestataires ni des perdreaux de l'année, et leur conception du punk hardcore s'est faite, selon toutes les apparences, à la façon d'un parcours - mais le leur, pour grandiloquente que paraîtra toujours la formule, ne s'est sûrement pas fait avec la même sévérité qu'y mettraient les donneurs de leçons de la toughguyerie ; pour sûr il a titubé plus souvent qu'à son tour, et même avec plaisir, celui qu'on prend avant tout dans les détours, et les courbes prises un peu trop large qui vous font mesurer la résistance de votre épiderme avec les parois, de votre existence ou, à défaut, du pauvre mobilier en vigueur dans le réel ; il a été semé, à la façon d'un Petit Poucet voulant s'assurer de ne pas repasser par inadvertance par les mêmes endroits, de flaques de vomi bilieux.
Pour paraphraser quelques intitulés bien connus du côté des pairs de Necrodancer - ça veut dire en Norvège, connaud - voici de la bien belle new wave of black punk. Punk is the new punk, la gueuserie ne crèvera jamais, sinon tes yeux. Ouais, chez Necrodancer on a le vocabulaire - celui du corps y compris - médiéval, comme dans Rudimentary Peni ou la bouche de Marcellus Wallace lorsqu'il est agacé. Comme il y a du Daggers de la partie, il paraîtra tout naturel que punk houiller soit aussi une appellation qui vienne à l'esprit, pour cette musique qui traverse ainsi les âges, avec la funambule élégance d'un danseur - voyez vous cela - chaussé de bottes à bouts solidement ferrés.
Bref, puisque de toutes les manières, post-punk, new-wave et cold-wave, c'est strictement la même chose - du punk undead - et que la parenté entre punk et black metal n'était plus à prouver depuis beau temps, il était temps que quelqu'un fasse resplendir celle qui en découle entre black metal et new-wave, ou tout du moins de ne pas laisser le terrain aux seuls Norvégiens cités plus haut, et à leur orthogonie parfois encore un peu trop metal, et en tous cas manquant d'une déliquescence qu'on ne sait pratiquer que plus au Sud de l'Europe : merci Dadou, merci Daggers, merci les autres complices. Undead undead undead...
Si l'on veut résumer, Void se range dans le petit club select de la Musique à Boire du Rince-chiottes avec Élégance, où il côtoiera, donc, Daggers, Urfaust, Lifelover et Rudimentary Peni ; dans celui du black metal de Curiste joué en slip et chaussures coquées dans la neige, en invectivant et racolant les passants dans un festival de bestialité vocale vociférée le cœur au bord des lèvres qui écument, le khôl qui dégouline, en un orage parfois troué de brèves bouffées de lumière et de paix qui font aussi brusquement que fugitivement apparaître Palehorse ou Helms Alee dans le filigrane des nuées ; et il se range surtout dans toutes les variantes approximatives entre les deux... Se résumer, on a de ces idées à la con, parfois : si l'on veut se résumer, Void en fait de black est noir comme une betterave ou comme un mec complètement noir (et se termine en se vautrant jovialement les dents dans le noir d'une flaque de cambouis), et il se siffle cul-sec, en vitesse pendant que le vrombissement des premiers bombardiers se fait déjà entendre à l'horizon du crépuscule hivernal.

mercredi 29 novembre 2017

Aosoth : V - The Inside Scriptures

Une chose est sûre, déjà : si d'aventure le Portal ne tient pas la promesse de son teaser et ne redresse pas la barre de Vexovoid (revendu, pas vous ? vous faites partie des petits malins qui savent voir que c'est leur meilleur, probablement ; veinards, va), j'aurai quoi qu'il en soit mon nid de frelons pour cette année.
Il ne fait pas trop de mystère, pourquoi cet Aosoth m'enchante d'emblée : on y retrouve ce qu'on avait oublié adorer de l'épisode III, à savoir l'impression d'entendre vaguement Deathspell Omega, mais si Deathspell Omega était le nom d'un rottweiler.
Molosse et insecte féroce à la fois : Aosoth est une furie, on l'avait un peu oublié avec un volume IV un brin draculesque. Aosoth est de la même bestiale famille que Hell Militia, et c'est pas dommage vu que Hell Militia, celui de Meyhnach et Persecutor, n'est plus.
Ce que The Inside Scriptures préserve pourtant d'Arrow in Heart - parce qu'Aosoth n'est pas trop du genre à errer totalement en vain, dans ces bois dont il est le maître-prédateur ? L'aspect black metal plus prononcé, au sens épique, conquérant, mélodique de la chose ; l'album de la synthèse, dirait-on prosaïquement - mais certainement pas d'un point de vue de dégustateur, puisqu'il est tout sauf ce trivial genre d'upgrade d'un III dont pour rien au monde on ne renierait pour périmées les ambiances rampantes ; plutôt une toute nouvelle bête, rayonnante et terrifiante à la fois, le Chien des Baskerville apparaissant tout nimbé d'une aura dorée de maladie et de malédiction : pensez au dernier Merrimack, pour situer le genre d'odeur subtile et pénétrante - et par la même occasion le niveau de virulence athlétique que l'album déploie par endroits ; enfin, le batteur l'est pour sa part en continu, athlétique, ce qui fait que lorsque le reste de l'orchestre et nommément les guitares s'y mettent aussi, à l'héroïsme, qui chez elle emprunte autant au norvégien le plus hiverno-centriste qu'à l'orthodoxie la plus blette à force d'être somptueuse... Cela peut faire un peu trop ; ou plutôt discorder, un brin, tant l'image - fort réjouissante, au demeurant - qu'évoque ledit frappeur est celle d'une paire d'Adidas Torsion - je vous jure, en plusieurs endroits c'est à en avoir les mollets qui vous démangent, de coller un démarrage en 2-step, ou à se demander si c'est pas No Surrender qu'on a oublié dans le lecteur, en-dessous de l'album, et qui s'invite au festin -, ce qui forcément jure un rien sous la blancheur de la robe épiscopale de l'ange destructeur ivre et virevoltant de puissance.
Mais c'est à ce prix que l'album tient sa place sur les étagères, aux côtés de deux premiers volumes déjà magistralement animaux chacun à leur manière : en ne jouant pas sur ce terrain où Aosoth a déjà tout dit, et où les quelques zones d'ombre qui subsistent - au cœur de l'ombre elle-même, s'entend - doivent être maintenues et laissées à la jouissance de l'imagination et des terreurs de l'auditeur, faute de quoi c'est tout l'édifice du groupe qui s'écroulera dans une grande tristesse, le forçant ensuite à la même tâche ardue qui attend justement - les revoilà - Portal avec Ion : créer de nouvelles ombres.
The Inside Scriptures, c'est presque comme entendre du black metal pour la première fois ; c'est comme découvrir 1349 - en mieux ; c'est ce que ne pouvait être III, avec ses habitudes alimentaires maladives : du black metal d'une pureté norvégienne altière, dans toute la prestance un brin guindée que la chose charrie... ou presque. A cette nuance que les grêlons y sont des frelons. La fourberie française. The Inside Scriptures est tout simplement - ce qui confirme sa gémellité avec Omegaphilia - excessif, et incapable de se retenir d'aucun des penchants où le porte sa généreuse, dilettante et gourmande nature : un tel tempérament ne va pas sans moments de malaise face aux apparences de difformité qu'il donne à votre silhouette, votre façon de vous mouvoir ou alimenter...
Alors qu'on parle, pour qui sait passer outre la chasteté de ses yeux, d'une aisance lumineuse et héroïque, virtuose et généreuse tant dans la frénésie que dans la langueur, qu'on irait presque jusqu'à qualifier de l'équivalent pop du metal, à savoir le heavy : oui, tout juste comme le Passion d'Anaal Nathrakh.
C'est probablement cette vigueur de surhomme qui lui coûte de me laisser, en ce qui me concerne, extérieur dans mon admiration pour lui, toute violemment charmée que soit celle-ci, cette sportive condition physique, impeccable et inflexible qui ne peut que faire préférer à ma chair la maladie que l'on sent lovée au cœur des deux choses dont il est une manière de combinaison, Omegaphilia et II, à ce merveilleux - qu'on n'en doute surtout pas - péplum aveuglant, à ce grandiose ballet de cisailles.
Rien que de véniel, en somme, rien qui justifie que vous passiez au large.

Gruntruck : Gruntruck

Et si après tout je n'avais pas totalement campé à côté de mes pompes, lorsque j'hésitai longtemps à fiche Soul Pretender sur le webzine spécialisé qui m'employait, au chef d'accusation de "grunge aggravé" ? Et si après tout l'on avait un petit peu sous-estimé la part de new-wave dans ce truc - le "grunge" ? Allez : coller des étiquettes toute la journée, cela rend fou, laissons donc les débats aux gens compétents.
D'évidence, il existe, au moins par l'existence des deux disques dont il est question, un axe grunge-wave, sous-tendu plus ou moins sourdement par le sentiment de Geordie Walker ; pas la peine, après tout, de rappeler avec qui et à propos de quoi Nirvana eut autrefois injonction à s'expliquer par avocats interposés. C'est moins patent avec ces morceaux de Gruntruck, qu'avec ceux de Primitive Race, puisque ce n'est pas "trop new-wave", que pour leur part ils sonnent - mais trop beaux pour être vrais. Trop étincelants de hard rock solaire et salin, délavé et puissant, ainsi que le serait un Pearl Jam des deux premiers disques qui aurait fait le bon choix pour sa route à suivre, et résolu de plaire aux camionneurs et à tous ceux qui portent la chemise à carreaux parce que le cambouis s'y voit moins - plutôt que de devenir la chemise à carreaux de Susan Sarrandon ou Tim Robbins.
Le son de Gruntruck, pas de doute, est typiquement nineties, avec ce grain coalescent et ce riffing où il s'avèrera vain de chercher à démêler quasi-rock-indus, proto-stoner, et Duane Denison ; Pearl Jam, Soundgarden et le premier Tomahawk (comment ça, il ne date pas des nineties ? vous ne pouvez pas parler sérieusement) ; et pour autant, leur singularité est palpable, volant librement, semblant prendre de tous les plus glorieux confrères - Soundgarden, Pearl Jam et consorts - seulement le plus simplement hard rock, en toute sincérité et gorge déployée, tout ce qu'ils ont de moins "alternatif", un peu à la manière paysanne de Paw, pour en faire quelque chose d'unique, propre à réveiller la vieille image du mustang ; le vague à l'âme sous le large et généreux sourire laborieux, la sourde mélancolie sous les refrains puissants.
Une identité où l'on pourra se délecter de détecter des traces de leurs contemporains - de tout ce qu'il y a de meilleur chez eux, et de plus subtil sur la langue - mais toujours de façon savoureusement fugace, comme la preuve atavique de l'appartenance à une même famille : celle des grands du grunge, dont pour sûr Gruntruck fait partie avec cette manière de troisième album perdu, que des bienfaiteurs de l'humanité ont eu la salutaire idée de rendre enfin réel. On y rencontrera du reste tout aussi bien du Clutch, du Led Zeppelin, du Jane's Addiction... Et des torrents brûlants d'âme, à l'égal de nos plus brûlants classiques : il ne fait pas de doute que Gruntruck, fût-il sorti dans les années 90, figurerait aujourd'hui profondément planté dans notre cœur aux côtés des immortels albums des quatre patrons.
Comme je n'ai jamais saisi pour certain le sens du concept "chaînon manquant", nous dirons que Gruntruck, au moins avec Gruntruck, s'avère être l'indispensable et succulente sauce liant entre toutes ces déjà savoureuses choses, puis aussi entre les Beatles et Alice in Chains, dont bien avant le Slick d'Under, elles viennent montrer à quel point le nom même de ces derniers aurait du nous mettre la puce à l'oreille, avec ses consonances Lewis Carroll. Voyez comment le disque peu à peu sur son dernier tiers doucement s'égare vers les eaux troubles des nineties, tissant à sa guise des ponts gracieux et insoupçonnés, entre toutes ces essences au caractère en apparence si fort : "Reverse Angel", entre Nirvana, Alice in Chains et... Gruntruck ; "It's alright", riff à la Helmet, et basse pourtant couleur de marécage intérieur, et de démon intime qui rôde sous sa surface, vénérienne à l'égal de celle d'Undertow ; "Spy" entre Tool et Deftones mais qui s'achève sur un "I got my eyes set on you", dont le soupçon d'allusion à Georges Harrison, qu'on peut croire y entendre, paraîtrait alors se confirmer dans la "Flang" qui suit, et ses airs de Beatles ricanant comme des imbéciles malheureux dans la jungle corrodée d'un bad trip sous la lune rousse, qu'on aurait pas trouvé déplacé quelque part sur Dirt... Ou Sap. On penserait même citer Bloodlet, pour le niveau de saumâtre ambiguïté de cette trouble musique.
En un mot comme en deux-mille, Gruntruck s'avère celui qui achève ou parachève de faire de tout cela une authentique famille esthétique (ce qui veut dire de cœur, renseignez vous) et à sa façon, de définir ce qu'on appelle grunge - puisque, ça va sans le dire mais ça va mieux en le disant, tout ce lâcher de noms n'est fait qu'à la fin de vous donner une vague idée de ce qui vous attend comme explosion de saveurs étroitement tissées, de phéromones : non de dénoncer un pot-pourri gauchement fagoté. Une crème de nineties dans laquelle Gruntruck baignait autant qu'il en faisait partie des ingrédients, c'est ce que cet album miraculeux puisque, aussi impensable puisse-t-il paraître en l'écoutant, une chose telle que "Noise Field" a failli être ignorée à jamais hors ses auteurs.
Mais oubliez donc le peu évocateur concept de "grunge", et celui plus réaliste mais si peu flatteur de "metal alernatif" : Gruntruck joue, comme Primitive Race et comme les quatre illustres, de la soul. De soul féline, si vous tenez à la précision.


P.S. : on remercie évidemment chaleureusement Found Recordings ; mais aussi un certain Monsieur Olivier Drago, dont l'insistance, comme presque toujours, était impeccablement justifiée.

lundi 27 novembre 2017

Malvento : Pneuma

Cela paraîtra probablement quelque peu tautologique - mais c'est rudement bien, tout de même, lorsqu'une fiche promo intrigante se révèle strictement factuelle.
Celle de Pneuma parlait de quelque chose qui se qualifiait en black-doom - ce qui, concédons le, peut vouloir dire un paquet de choses, mais désigne souvent peu ou prou la même : grosso modo, une alternance de doom droneslugisant chanté par une goule, de black pataugeant dans une lente agonie, et de black pur ; et tout le monde n'est pas Barbarian Swords, pour faire cela comme il convient - et dans le même temps était vendu comme porteur d'une profonde singularité déjà démontrée et confirmée album après album.
Et c'est exactement cela qu'on entend : une musique qui ne se présente pas mais alors du tout sous les trompettes du forward-thinking et du genre-bending sa mère (comme peuvent du reste le faire des choses fort recommandables et recommandées, telles au hasard Blut aus Nord), paraît plutôt se ranger d'office et de plein gré dans la sous-catégorie des démodés à la naissance, Dolorian et compagnie... Et qui s'avère surtout fort compliquée à ranger où que ce soit ; tout à fait à l'image de celle de Dead Woman's Ditch, publiée également chez 3rd I Rex (ou de Slow Worm, dans un idiome un peu plus éloigné de ce qui nous occupe). Du black, oui, avec une farouche et passionnée conviction chevillée aux gènes, mais affranchi de toute attitude servile face à la doctrine ou la discipline de genre, et qui divague à travers bois en caressant langoureusement les arbres d'une griffe énamourée ; une délicieusement trouble, troublée et troublante liqueur de black rendu à l'état de nature et de rock gothique lui aussi insoucieux de toute obligation rock, ses passions morbides le poussant volontiers à dériver vers la presque dark-wave, divaguant dans les tableaux de quelque film d'horreur sacrificielle chérissant davantage la rêverie que les climax ou le choquant ; les chuchotements dévotement obscènes, les fantômes de carillons, les synthés habités de préoccupations supérieures à celle de sonner convenable : on se situe à la lisière d'une version à guitares de Nightmare Lodge ; tout dénote sans pudeur hypocrite les gens pour qui les termes de nuit, magie et soie recouvrent la même stricte chose.
Pneuma met en œuvre une sorte de psychédélisme de la chute doucereuse à travers les eaux noires - car savoir au juste si l'on est en train d'errer entre les arbres ou de se noyer, est ici de peu d'importance ; oui, tout ceci est bien trop liquide pour du metal (d'ailleurs quand les guitares sortent franchement du bois elles sonnent à tout prendre comme de l'industriel ou du sludge), ou alors une tentative de traduction, avec des instruments vaguement assimilables à ceux d'un groupe de rock, de choses telles que Limbo, Mortal Constraint, Oneiroid Psychosis : un truc de spectres, on le voit. Du rock, autant que peut en jouer un groupe comme Il Giardino Violetto : une sorte de sortilège qui tient du plomb et de l'eau croupie ; trop liquide pour du metal... A moins que ce ne soit, justement, la qualité par où Malvento relève du doom - celui de Zaum, Queen Elephantine et autres hashishines cauchemarderies sacrées, qu'il fait croiser le black de Nunfuck Ritual (ou du Mayhem des nuits les plus hallucinées) ; ou encore, pour rester dans la famille des bizarreries sournoises 3rd I Rex, peut-on imaginer le même genre d'histoires rurales obscures que chez Dead Woman's Ditch, mais racontées du point de vue de la Sainte Inquisition, et donc révélatrices, comme de règle en pareil cas, de combien celle-ci est plus cruellement dépravée encore que les sorcières qu'elle traque, et leur animalité pétrie d'instincts, même ensorcelés. Mais peut-être, plutôt que cette haute institution ibérique de la cruauté, eussé-je dû citer les Borgia, les Césars tardifs, ou qui sais-je encore d'autres, qui se soient donné pour principe inflexible d'associer toujours à ce trait de caractère le degré "exquis".
Car enfin - pour une fois, j'ai réussi à ne pas le dévoiler d'emblée - c'est aussi un peu normal : Malvento sont Italiens. Chez eux ce sont religieux, sexuel et pourri qui désignent strictement la même chose. La morbidité là-bas est un art de vivre et d'aimer ; les autres considérations - telles la réalité - sont annexes lorsqu'on le pratique. Quel beau pays, sans blague...
Un rêve qui vous laisse la chair intacte... les narines seules souillées du souvenir d'une odeur à chavirer de revenez-y ; l'odeur d'un  havre.

samedi 25 novembre 2017

Godflesh : Post Self

La faute à ? Tous les deux. Moi, qui écoute trop de metal pour ma propre santé ; Justin, qui a sorti avec l'album précédent le présent le seul disque de ce que Godflesh hors ledit n'a jamais été : du metal. Moi, qui cherchais les nouveaux riffs ; et Justin, qui les cherchait aussi.
Post Self, c'est très simple, est du Godflesh revenu à jouer ce qu'il est : du godflesh. Soit de la cold-wave industrielle funky ; du Killing Joke entré en collision avec un hip-hop non moins blafard. Un truc électroïde hagard qui lutte de haute lutte pour sa mobilité dans un bain d'azote liquide. Une sorte de Techno Animal - dans tout le spectre de ce dernier, allant de Ghosts à Vs Reality - qui tente de se frayer un chemin à travers la jungle de poutrelles écroulées et corrodées d'une new-wave dévastée par les radiations, dont on entend encore la mortelle pulsation dans les basses rémanentes, comme une phosphorescence de vide. De l'ambient techno usinée avec des guitares, depuis le fond des pires oubliettes où les vieux Swans ont pu jeter des âmes à pourrir quelques éternités auparavant. Un halètement engourdi. Une proie plus effrayante que ses chasseurs. Une sorte de steppe urbaine hallucinée dans le genre d'Unknown Pleasures, mais projeté dans un monstrueux futur post-humanité, un dantesque spectacle en forme de pièce nô peignant les nuits des mécha-robots à l'humeur noire ; le cauchemar debout d'un aliéné incapable de rentrer chez lui après une journée à l'usine, et qui marche toute la nuit, en proie à des antilluminations mangeuses de cerveau. Certains riffs y paraissent déjà entendus, et pourtant rien n'est pareil que les autres fois, et l'on n'a aucun souvenir d'avoir mis les pieds jamais en ces lieux d'épouvante et de ravissement.
Quant à la question de la palette émotionnelle intérieure sur laquelle il joue, et de la profondeur des teintes explorées : il est toujours impossible, évidemment, de dire avant le passage de plusieurs années où Post Self se situera dans ma géographie godfleshienne tout à fait personnelle (ce qui est la seule chose qui compte, après tout), parce qu'il n'y pas de raison, cela a pris plusieurs années aux autres aussi pour s'agencer et y trouver leur espace vital - mais il est déjà certain qu'il ne vole pas l'affiliation qu'il revendique avec Selfless (rien que les titres des morceaux...), dont il est caressé par les mêmes touches de jet de fréon, peut-être de plus délicate, savante, rêveuse, amoureuse manière encore que ce colosse minéral de douleur d'ancêtre ; tout en parlant, encore et toujours, du même sujet : la terreur éprouvée par Justin K. Broadrick.
Reviendrai-je à nouveau sur le disque en ces parages - et dans l'affirmative, combien de fois ? Une réponse à l'indicatif est ici tout à fait non-pertinente : il paraît d'ores et déjà placidement acquis que Post Self  appartient à la catégorie de ces albums dont il peut germer une chronique par écoute ou presque ; de ces disques dont chaque morceau est un rêve dont on sort troublé pour la journée ; de ces albums dont la relation avec eux est un dialogue au long cours. Un album qui se niche naturellement dans votre intimité, dans votre petit intérieur familier, où il s'installe tel un chat ; comme tout album de Godflesh dans les règles de l'art. Il ne vous aura pas échappé que cette dernière phrase fonctionne très bien avec Robert à la place de Justin, comme beaucoup d'autres.

Jessica93 : Guilty Species

Oh ! la vache... Vous savez quoi ? Il faisait bien, de mettre des effets sur sa voix.
Sinon, y a toujours une bonne base de deux riffs de Pornography délayés pour les faire durer tout une dizaine de chansons ; et c'est toujours les deux mêmes : après tout, si ça marche une dizaine de chansons, pourquoi pas une dizaine d'albums ?
Champion. On se croirait le 21 juin, c'est confondant.

Pourquoi je m'acharne ? Toujours la même raison : des gens recommandables dans mon entourage continuent de s'extasier dessus, des gens qui ne sont pas des perdreaux de l'année, et brament de plus en plus fort même, alors j'essaie de comprendre... Et perplexe est un mot faible. Je ne sais toujours pas le petit frère de qui c'est, même si Brian Molko est une réponse plausible - mais il a pas grandi, un vrai miracle. Du coup, comme Luis Vasquez ne passe toujours pas en troisième non plus, c'est la teuf au dernier rang.
Il paraît que le mec voulait qu'on étouffe à l'écoute de son disque. Y a encore du boulot, coco. En revanche, pour passer à Taratata ou à Quotidien, c'est opérationnel ; ça va même cartonner, mon pote.

vendredi 24 novembre 2017

R.I.P. : Street Reaper

Petite mise au point de rappel, qui peut s'avérer d'utilité pour tous les groupes qui croient qu'on peut continuer de creuser, et qu'on pourra toujours aller plus lent et lourd que le voisin histoire de se faire remarquer par les autorités, ou bien totalement superflue, mais fera quoi qu'il en soi toujours du bien à proférer, puisque sauf si vous avez un vrai problème, on la fait toujours sous le charme d'un disque qui rend la vérité palpable :
Le doom ce n'est pas une question de vitesse. Ce n'est même pas une question de voix, comme présentement avec R.I.P, de chèvre hallucinée - enfin, si : c'est surtout, pour être précis, une question de ce qui lui donne ses hallucinations, et la teneur d'icelles.
La fin du monde, mes petits potes, et la punition personnalisée aux petits oignons qui va avec en ce qui vous concerne. Ne voir que cela, en surimpression de tout ce qui vous entoure, partout où vous alliez. En couleurs de feu. C'est simple voire primaire, et cela R.I.P l'a parfaitement en tête ou plutôt en main, car toutes les finasseries qu'on pourra rajouter, sur cette simple fatidique promesse de la ruine misérable de toutes choses, ne seront au mieux que brillante prestidigitation, au pire contresens. Si le tempo à la limite doit être quelque chose, c'est implacable, tel qu'est la cavalcade des choppers de l'Apocalypse. La fureur non plus n'est pas interdite, et si vous ne possédez le don de la froide fureur de Sami Hyninen, vous pouvez en bouillir et vous en mettre tout en transe, tel un Dave Wyndorf qui n'aurait simplement pas remarqué qu'il est un squelette.
Cette conviction religieuse, vous devez l'avoir chevillée au corps à chaque instant, que vous soyez à rouer de coups de pieds dans le ventre le pêcheur à terre avant d'enfourcher la "Mother Road" - en lui roulant sur la gueule au démarrage -, à marauder en ricanant dans les ruelles de "Shadow Folds", ou à pleurer de joie devant la croix de "The Cross".
R.I.P joue donc le doom cru et direct comme du punk, du Darkthrone, du Rudi Peni, du Zig Zags ; du Gates of Slumber qui serait joué par des Power Trip pré-historiques, lesquels n'auraient pas découvert encore la roue ni encore moins le moteur à explosion, sur qui l'on peut rajouter un voire plusieurs turbo-compresseurs - car le thrash non plus, ce n'est pas une question de vitesse, voyez les écrasants morceaux que peut dégainer Oozing Wound, voyez Celtic Frost et High on Fire, et sous la lumière d'étrange soleils mourants vomissant sur la terre craquelée criant merci leur sang orange corrosif, le thrash et le doom parfois sont l'exacte même chose.
Mais si toutefois les Révélations de ce type vous passent totalement au-dessus dans un concert de bâillements, vous pouvez également fort bien venir à Street Reaper pour le son des guitares, qui y est proprement (si j'ose dire) prodigieux ; pétrochimique à l'égal d'un Warhorse, mais découenné au rasoir.
Ah, et l'appellation street-doom, sur laquelle tôt ou tard vous tomberez à leur propos ? Eh bien le groupe peut sonner comme si Black Sabbath (ou Pentagram, à votre convenance) étaient des petites racailles ; ou si Lazarus Blackstar s'était acheté une mobylette et les flamings à coller dessus.

jeudi 23 novembre 2017

Hypnoskull : Die4.Generation

Rayon retours de Patricks, 2016 aura été l'année de Leagas, 2017 sera celle de Stevens. Ouais, LE Patrick.
Le ronron d' Electronic Music Means War to Us 2 m'avait tellement émoussé que j'ai fait l'impasse ou tout comme sur Immer Wieder Nein, était-ce un tort ? Je ne suis pour l'heure pas en mesure de le dire.
Die4.Generation ressemble au premier album de Dive, avec ses tableaux d'usines dont le réacteur nucléaire se meurt en vagissant, grondant et ululant leur angoisse,  croisé avec la sourde, souple, féline menace du légendaire Revenge of the 50ft Monogroove ; à l'alien d'Aural Blasphemy catapulté en soirée house ; ou directement son prédateur alpha : à une sorte de Converter rôdeur-concasseur de l'époque Blast Furnace, mais avec les manières de loubard à sang froid d'un très bon Terence Fixmer, ... Il ressemble surtout à du Hypnoskull, évidemment - juste du Hypnoskull en très grande forme. Aussi souplement techno que toxiquement industriel. Les signes ne trompent pas : dès les premières notes, des fourmillements, d'aise et de gourmandise, vous parcourent, qui ne vont faire que croître en démangeaison de plaisir, par détonations successives, en parachutes lâchés sur votre réservoir à endorphine qui bouillonne en réponse, mais jamais n'explosera sa membrane, car Patrick est un maître qui sait faire savamment couver, frémir et mijoter, aussi longtemps qu'il lui plaît - et à nous aussi, bien volontiers, fussions-nous dans un club obscur ou en rase campagne, dans un champ boueux envahi par les capuches et les treillis. Smoooooth.
L'industriel n'est pas prêt de payer sa dette à Patrick.

mercredi 22 novembre 2017

Seven Sisters of Sleep : Opium Morals

Et si finalement - et dans la mesure, toujours éminemment provisoire, où ce genre d'affirmation possède le moindre sens - c'était lui, le meilleur Seven Sisters of Sleep ?
La version totalement assumée b-boy de Cowards. L'album de Charger taillé pour servir de bande-son à Fight Club. La souffrance - le costume de chair à vif - des auteurs de Confessions of a Man, emballée - comme on emballe en discothèque, pas un paquet de bidoche, la précision se justifie - dans la pimperie en mouton retourné, limite hip-hop, et le velours de mash-up à surcompression moderne de tous hétéroclites fragments de nihilisme post-contemporain, du Fincher-Pitt.
En fait, je crois bien que j'ai toujours eu en tête la gueule, le sourire charmeur-défoncé - et les abdos sur-affûtés - de Brad à son sommet de braditude, en écoutant SSoS.

mardi 21 novembre 2017

(Dolch) : III - Songs of Happiness... Words of Praise

Mince, mais c'est qu'ils sont devenus bons, ces cons. Et comme, nul ne l'ignore, j'aime qu'un groupe me remette à ma place, je n'en aime qu'encore plus ce disque, qui sonne de même que le précédent (un récapitulatif des démos, à ce qu'il apparaît ; publié dans un luxueux apparat bien prétentieux pour cela, donc, mais certes des démos), l'idée à la base de (Dolch) étant chose très simple, mais parvient à décliner cette délicate, fragile idée simple, moduler cette onde en formes successives dont la beauté n'est pas la même répétée et donc graduellement ternie, comme c'était le cas sur le disque précédent, que j'avais d'autant plus éreinté que j'étais frustré de ce qu'il aurait dû être (à savoir, donc, le présent), et agacé de la façon dont il gâchait la bonne idée à sa base - puisqu'il faut bien à un moment à elle en revenir :
Vous voyez les collaborations Der Blutharsch/Wolvennest, ou bien les albums de Menace Ruine, oui ? Eh bien imaginez si ces disques étaient réussis, et déployaient toute l'ampleur à laquelle ils aspirent. Voilà le premier album de (Dolch). Mais alors, vraiment bon ; du genre, comme dans "qui donne sens enfin et direction (vers les cieux), à toutes ces années" de pseudo-tâtonnements dans tous les recoins hydrophiles du blackdronegaze machin, en des albums la plupart du temps trop faits de trois plages longues comme un jour sans pain, passées à flatter ses pédales d'effets du bout d'un pied pensif, sans la moindre voix ni, corollairement, la moindre émotion convenablement gothico-médiévale... Car oui, l'on a dit Blutharsch/Wolvennest, cela sous-entend The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud, mais en l'occurrence qui croise... mieux que Burzum : ses plus brillants descendants, Opium Warlords, Bosque, Horse Latitudes (tiens, je suis en train de réaliser, un peu tard, que j'avais vraiment raison, dès le début, de rêver à imposer la présence de Filosofem, sur le webzine doom où j'ai sué si longtemps...) et ainsi de suite. Des choses, telles que Songs of Happiness... Words of Praise,  septentrionales autant que mystiques, et austères, et pourtant enchanteresses. Le disque paraîtrait presque peint par un Alan Lee qui finirait ses tableaux à l'acide.
C'est, aussi, que dans la trame des rideaux de cette pluie immobile à la semblance d'un mur de métal verglacé (digne du Byla+Jarboe), l'on aperçoit des feu-follets de Poe-music dans la façon Amber Asylum, qui contribuent encore à lui donner des profondeurs vitreuses de cathédrale : envoûtant, au sens propre ; puis que celle-ci s'aère çà ou là en des trouées écroulées, par où l'industriel martial que l'on pourrait commencer à craindre, se mue en industriel forestier, druidique avec solennité et néanmoins un recueillement plus tourné vers soi que vers la démonstration ; ce qui décrit assez bien la teneur de l'album, ainsi que les mots de "profonde respiration" qui vont avec - qu'elle halète, pantèle, marque doucement le pas, ou bien fasse au grand jour resplendir les choses des abysses qu'elle a pêchées. A quoi il convient d'ajouter, pour nuancer subtilement, du Fvnerals rentré dans les ordres - les guerriers, c'est à dire. Cette fois, pour de bon Freya Aswyn et 6th Comm ne sont pas loin, dans les brumes avides où l'on croirait presque croiser également une Jex Thoth rendue exsangue par l'élévation au grade de Valkyrie.
Oui ; ces chansons-là, malgré tout ce qu'on peut communément attacher à la plupart de leurs caractéristiques et épithètes conventionnels, parlent en vérité du bonheur, et de la grâce qu'il faut rendre pour lui. En toute simplicité. Dark-wave, sacred dark-wave.

Godflesh : Post Self

Tous ces effets d'annonces mirobolants, mon JK, dans la veine y a pus rin qu'est pareil juré craché - pour nous faire une gentille suite à Us & Them et son anxio-big-beat sous quaaludes (en conservant même le plus gros de la pochette, discretos) ? Ça va que globalement, dans le genre fan-service le machin a l'air d'emblée plus en jambes que A World Lit Too Long Didn't Read dont la fluidité du titre disait tout de l'assurance avec laquelle il se présentait devans nous, mais...
Même en admettant que, très probablement, c'est moi qui ne sais pas faire table rase du passé et te le fourre sempiternellement devant le nez, comme un reproche - à quoi de plus récent ce Post Self renvoie-t-il ? Decline & Fall. Tu admettras, entre amis, que ce n'est pas là ce que tu as fait de plus glorieux.

Bien : pour s'éviter ce genre d'amères saveurs, mieux vaut faire semblant de n'avoir pas entendu les 3 premiers morceaux de Post-Self, qui feraient une bonne musique d'attente sur le standard téléphonique de ton fan club (et qui vraisemblablement finiront, à ce titre, par rester scotchés en tête). Et se concentrer sur une suite qui, quant à elle, reprend plutôt les choses, juste un peu plus loin qu'Us & Them, plus aventureux : où les avait laissées le Heartache de Jesu, et les quelques idées timidement avancées (alors qu'elles eussent mérité mieux) après coup sur son appendice Dethroned sur la réédition de celui-ci chez Hydrahead. Ce qui est bel et bon, puisque les deux disques en question montraient la naissance d'une sorte de Godflesh encore plus affranchi que le Godflesh ordinaire ; possiblement celui que Mick Harris attend désespérément depuis environ 1989.
On y entre dans une partie, enfin, nouvelle du monde Godflesh, inconnue jusqu'ici, faite d'onirisme polaire, de terreur émerveillée, de murs blancs capitonnés dont on ne sait s'ils sont ceux d'un pénitencier en orbite, d'un hôpital psychiatrique, des abyssales fondations de l'univers sur lequel ont germé des choses plus rigoureuses et trapues comme Red Harvest ou C R O W N ; ou bien du congélo propre comme un sou neuf où tu nous reçois avec ta douce amabilité, la puissance descendue au plus bas. On comprend, tout à coup, cette filiation que tu n'as pu faire autrement que de vouloir, avec Selfless, et ses moments frigorifiques au-delà du légendaire ; on pense à Faith, aussi, pendant qu'on y est, dans le frigidaire et ses groupes, et au Dälek d'Absence que sûrement tu écoutes en connaisseur : autant dire qu'on sourit comme un enfant.
Voilà ; voilà où on se situe avec Post Self, abstraction faite de toutes tentations de le rattacher à tel ou tel autre des ses trop illustres prédécesseurs : dans la catégorie des albums de Godflesh qui tentent des choses, sans aucune peur ni doute ; on se dit que c'est pas rien... avant de s'apercevoir qu'on avait cru cela impossible du fait du seul impair commis avec le précédent, qui après tout est bien le seul album auquel on ne puisse pas accoler ladite définition. Que voulez-vous ? Qu'un si vieil ami nous fasse peur, ça fait toujours plus peur qu'il ne faudrait. On finira donc logiquement, une fois rassuré, par considérer avec davantage de bienveillance le début du disque, voire celui qui l'a précédé, et par y entendre les prémices, les premiers sourds murmures, de ce qui vient après eux. Une transition doucereuse entre le disque d'avant, qui se contraignait absurdement à faire du Godflesh figé dans une certaine conception, institutionnalisée, de lui-même, et ce qui constitue à nouveau du Godflesh tel qu'il doit être, c'est à dire en permanence refaçonné, recombiné, reformulé, irradié par les dernières recherches technoïdes de Justin - et ses dernières songeries devant la fenêtre embuée de son cottage.
Ouais, tout juste comme Us & Them.
Bon, allez : on s'est déjà dit pas mal de choses, pour un jour de retrouvailles (tu as vu, hein ? toujours aussi bavard, j'ai pas changé) ; on va laisser retomber un peu l'euphorie teintée de l'inévitable gaucherie, on va maintenant se laisser de nouveau rentrer dans la vie l'un de l'autre - enfin, surtout toi dans la mienne - et on prend date pour dans quelques mois, pour voir tranquillement si on a eu envie d'à nouveau aborder les sujets profonds dont dit-on parlent les vrais amis. Peut-être que ça ne prendra que quelques semaines, et qu'on aura de nouveau envie de faire la bamboche ensemble. Et peut-être même qu'on n'aura pas forcément envie d'en faire des communiqués à la ronde.

dimanche 19 novembre 2017

Ministry : Filth Pig

Des riffs au taux de canicule collante et bitumineuse comme un non négligeable nombre de "combos stoner" rêverait de s'en dégotter, un titre plus sludge tu meurs, un morceau dont le titre a possiblement donné son nom à feu l'un des fleurons du sludge parisien... Pourtant personne n'a jamais eu le goût de foutre Filth Pig sur un webzine sludge ou doom-thing sérieux, allez comprendre pourquoi. Pas assez cool, slack, smokehead, whatever ? Pour sûr, on tient là l'album le plus godlfeshien de Ministry, groupe de metal mécanisé non-godfleshien s'il en est. Leur plus rigide, et pourtant guère moins tordu si l'on y regarde de plus près, que leur plus tordu officiellement en titre, à savoir Dark Side of the Spoon. Tout bien considéré, il y a quelque chose dans Filth Pig des albums les plus narcotiques, oniriques des Melvins ; les narcotiques chez Ministry, on est modérément surpris ; l'onirisme, déjà davantage. Mais d'autres moments l'on pense - si si, lointainement mais scrutez bien - au Tool d'Undertow, et ailleurs à Helmet (à robot, robot-et-demi, les gars), ou à Badmotorfinger (qui dans le genre grunge subliminalement industriel, a toujours eu place de choix, quoiqu'assez solitaire), à Jane's Addiction piégé par une marée noire inexorable comme un cauchemar... C'est un peu comme si ce Ministry était leur plus ouvert, perméable aux nineties qui l'entourent et à la sorte d'âge d'or "underground partout", d'alors... tout en restant du Ministry des bons jours, c'est à dire un truc de l'ombre, des drogues dures que l'on y prend, et des démons qu'on y observe dans la stupeur, mi-angoissée mi-abrutie
A son étrange façon, Filth Pig est à la fois le plus "eaux profondes", à égalité avec Spoon, et le plus new wave depuis With Sympathy : est-ce seulement si paradoxal ? Non, ce qui l'est c'est qu'une fois encore, on parle ici de l'album "panne sèche dans la Vallée de la Mort" de Ministry. Mais les ponts entre fournaise et sueurs froides n'ont rien d'étonnant pour un héroïnomane, pas vrai ? "The Fall", s'intitule un des morceaux, et peu importe son thème, c'est probablement ce qu'on a entendu de plus proche d'un calme aveu de désespoir chez Jourgensen, avec cette dégringolade de piano qui rappelle étrangement The Process de Skinny Puppy, dans sa simple nudité inaccoutumée, et sa naïve beauté plus inaccoutumée encore, pour du Ministry.
Ouais, finalement "l'album lourd et collant" d'Alain Jourgensen est un peu trop difforme et malade pour passer les fourches d'une chose telle qu'une ligne éditoriale. Heureusement que nous, la seule qu'on connaisse, elle a été fixée par Jean-Jacques Goldmann.

samedi 18 novembre 2017

Mhönos : LXXXVII

Il est des albums auxquels les ombres du soir donnent un relief qu'ils ne font qu'emprunter, et qui à la lumière du jour ne se voient simplement pas. Dans le metal et l'univers des musiques supposées sombres, c'est une escroquerie fréquente, que l'on se joue à soi-même comme auditeur, un dévoiement de la suspension d'incrédulité. Et puis il y a ces disques qui vous font retrouver votre âme d'enfant, comme devant les contes de fées ou les Gremlins : ceux dont vous sentez parfaitement les mauvaises intentions même en plein jour, et dont pour précisément cette raison vous redoutez comme une histoire d'ogre l'écoute à la nuit tombée ; l'ampleur épouvantable et bien différente avec laquelle leur pouvoir de nuisance, bien réel, doit y prendre pignon sur vous.
LXXXVII, on le devine, est du nombre, de ceux-là.
Quant aux disques qui se piquent de sacré, l'on distingue ceux qui méritent bien la réprimande mortifiante d'un "ritualiste" ; et ceux pour lesquels le qualificatif adéquat est : rituel. Parmi ces derniers, LXXXVII n'est pas le dernier ; voire un des plus cuisants - et des moins résistibles, tant le penchant desdites musiques à se montrer hermétique, pour qui n'est pas déjà en entrant dans le transept à demi converti, ne concerne pas du tout ces Mhönos : volontaire ou pas, crédule ou matérialiste, il est difficile de passer à côté des mauvaises vibrations que l'album vous envoie pleine face, comme un vent du tombeau qui coule vers le haut, avec la lenteur de qui se sait sûr de son affaire, sa puissance, son intention ; ces choses-là, savez-vous, vont souvent avec la foi, et quoi que vous pensiez de cette dernière vous ferez toujours bien d'être sûr du tort qu'elle peut vous causer, le décide-t-elle.
La croisade a commencé, et bientôt elle submergera votre jour.

vendredi 17 novembre 2017

Primitive Race : Soul Pretender

Probablement y a-t-il des mises au point à faire, avant que de pouvoir sereinement parler de Soul Pretender ; procédons-y :
1/ Oui, il s'agit bien de Primitive Race, le groupe de cyberwavemetal sans aucun doute (pas écouté : pas fou) furieusement killingjokien, monté autour de Burton "C is for Cloche" Bell, cette voix new-wave réputée dans le monde entier, et de quelques seconds et troisièmes couteaux de l'electro-indus-goth.
2/ Oui, le Chuck Mosley qui chante dessus, à la place de l'autre gland, est bien feu-Chuck Mosley, ex-Faith No More.
D'ailleurs, pour achever de dissiper d'avance tous débats oiseux : l'auteur de ces lignes n'apprit le décès de Mosley que le lendemain de sa découverte de l'album, sur lequel en deux écoutes son avis était déjà fait, et solidement. Merci.

Soul Pretender, ce n'est pas le moindre de ses charmes, vient donc enfin éclaircir cette vérité que, si We Care a Lot est le meilleur album de Faith No More (oui, même devant The Real Thing) et s'il est aussi merveilleusement new-wave voire cold-wave, c'était apparemment grâce à Chuck, pas aux autres. L'autre invraisemblable séduction qu'il exerce - là encore, par la grâce de cet être invraisemblable qu'est Chuck Mosley - est qu'il conjugue une sorte de grunge FM à la new-wave, sans aucune couture, sans la moindre aspérité dans sa parfaite onctuosité, toujours parfaitement les deux aux mêmes endroits - et principalement, encore une fois, dans ce chant invertébré de branleur désabusé
Et sous ses airs délavés, Chuck est simplement un soleil, dans l'aveuglante blancheur (puisqu'on est le jour des non-ambiguïtés : blême, aspirine, face-de-craie et voix-de-lexomil sont les qualifications que j'ai toujours eues en tête depuis que j'ai entendu la voix du Chuck sans connaître photos à l'appui sa teneur exacte en mélanine) de qui l'on croit apercevoir, sur des rétines brûlées, Rob Zombie, Mike Muir, Kurt Cobain (ces deux-là côte-à-côte, c'est pas rien, pas vrai ?), Jay Mascis, Tod Ashley... Tout ce que les nineties peuvent avoir fait de plus insolent en matière de rien-à-foutre magnifique, pour aller à l'essentiel, mais à qui vous pouvez ajouter, pour l'aura corbac, l'inquiétante, surnaturelle blancheur émotionnelle de Chris Connelly et Kevin Ogilvie, soit les deux maîtres indépassables dans le registre... Magique voix qui pourtant, et par moments pourtant - rares, précieux - se montre, subrepticement, chaude comme du Patton sur le premier Tomahawk, soit l'une de ses toutes meilleures prestations, et sur l'un des disques les plus post-punk auxquels il ait participé, où du reste le guitariste aimerait bien lui aussi pouvoir manger Geordie Walker : Mosley, tout comme Jus Oborn, auteur de l'autre nouveau disque qui m'obsède ces jours-ci, c'est un peu beaucoup à tort qu'on le prend pour un demeuré. Toutes ces belles et bonnes choses unifiées et unifiant un fond de hard rock slacker et scintillant, digne du meilleur dont seraient capables des Melvins des grands jours (Dale Crover a participé au disque, d'ailleurs) qui auraient mangé Geordie Walker.
Alors, on a beau avoir fermement résolu de ne pas céder à la tentation de la grandiloquence, à ne pas s'exagérer l'envergure émotionnelle d'un disque auquel les circonstances sans doute en rajoutent, ni l'importance de son propre attachement à un type dont après tout on n'aimait jusque là avant tout un disque - je ne me rappelle pas avoir jamais réussi à accrocher à Cement, malgré l'intense sympathie que m'inspire leur nom... Difficile, très difficile de rester de marbre devant des adieux - d'autant que plusieurs morceaux, situés qui plus est en fin de disque, en ont les accents, que ce soit par le fait des accents innés de la new-wave, ou l'effet d'une sorte de prémonition chez Mosley - en aussi divin appareil.
Allez, pour détendre un peu cette atmosphère chargée : Killing Joke, si ton prochain album, dont je ne doute pas qu'il soit déjà dans les tuyaux, est aussi médiocre que Pylône, tu peux d'ores et déjà oublier, de nous l'infliger : après Soul Pretender, le terrain est plus que miné.