samedi 21 octobre 2017

Enslaved : E

Était-il réellement permis ou raisonnable d'en douter, rétrospectivement, de la qualité de cet E ? Pour ma part, j'ai presque totalement cessé de le faire après analyse presque réfléchie de ce dont on pouvait lire l'augure (vous l'avez ?) dans "Storm Son". Ce morceau présenté en guise d'apéritif n'a fait, depuis, que grandir dans mon estime envoûtée, d'aimable et timide promesse qu'il était alors ; et ceux qui suivent sa majestueuse entrée en matière, confirmer toutes les suppositions.
La pochette, je vous laisse vérifier par vous-mêmes, est une fusion entre celles de Mardraum et de Riitiir, soit deux de tous meilleurs albums (manque peut-être Vertebrae), où la palette et les lignes de force de l'une et de l'autre s'entremêlent. Et Enslaved, depuis quelque temps, c'est un album sur deux : Axioma Ethica Odini était affreux, In Times insipide ; voyez ceux qu'on trouve, intercalés. Cela se joue surtout sur les lignes vocales claires, qui une fois sur deux tombent dans l'écueil qui menace en permanence ce type de vocaux, posé sur du metal progressif : la vulgarité. Il faut reconnaître qu'Enslaved y échappa plus souvent qu'Opeth.
Et cette fois, si ce ne sont pas leurs plus belles, ce sont assurément leurs plus gazeuses ; et leurs plus new-wave : on navigue, en plein ciel bien entendu, et au jugé, entre Faith No More - autre groupe toujours guetté par le mauvais goût et la balourdise FM question chant ; mais pas du temps que c'était un groupe new-wave - ,Yes et le Killing Joke hivernal d'Absolute Dissent et MMXII. A ces beautés s'ajoutent des guitares salines comme peuvent l'être celles du dernier Nooumena, qui rappellent magistralement comment Enslaved a su rester aussi corrosif et décapant que du black metal, mais en jouant du progressif, sans même avoir besoin de recourir à des choses aussi grossières que des "passages black metal" en due forme (de tunnels voués au fan service), tant même les parcimonieuses interventions en chant grutlé paraissent toujours moins incongrues, précisément dans cet idiome de metal façonné à même le vent, et ne prendre sens que par rapport à lui, et non comme un rappel, qui serait inopportun et vide de sens, d'une ancienne vie d'Enslaved. Plutôt comme la prise de parole, itérative, des falaises déchiquetées, de la roche aride, de ses aiguilles anciennes à l'expression impénétrable sous les gifles et les embruns : ici, il faut admettre que le cher vieux Kjellson atteint à l'élémental, grade Lasse Pyykkö. En unité, donc, avec avec le reste de la musique d'E.
Le vol d'un oiseau ne se racontant pas davantage que la sarabande des vagues, ou les boucles du vent, je vous laisserai, arrivé à ce point, vous reporter directement au disque. Il vous attend à bras ouverts.

vendredi 20 octobre 2017

Iron Monkey : 9-13

Ce titre bien moche ? Cherchez plus, c'est une formule de mathématique, obligé, qui explique que l'album soit fichu comme il est.
9-13, ce sont trois morceaux pour vraiment rien, et pour ne rien arranger ils se suivent à l'entrée du disque ; trois morceaux qui sont là pour tout sauf rien ; et trois autres morceaux : de sludge ultra-ultra-porc, comme tout le reste du disque, en conséquence de quoi selon les jours et le degré d'ébriété ils pencheront vers un camp ou l'autre ; voire, certains jours, échangeront de rôle avec la première catégorie - jamais la deuxième.
Ce qui est certain, c'est que l'album n'a pas la moindre importance, n'est pas un grand disque.
N'empêche, ces trois morceaux-là - "Toadcrucifier", "Mortarhex" et "The Rope" - leur ultra-simplicité ultra-brutale... C'est à vous faire croire que vous n'avez jamais entendu un truc aussi bestial ; puis, à vous remémorer une sensation que vous croyiez perdue dans les tréfonds du passé : la toute première fois que vous avez entendu un disque de sludge - un disque d'Eyehategod ou Soilent Green (ou d'Iron Monkey, allez), je vous le souhaite, sinon vous vous êtes gâché votre première fois et je ne peux rien pour vous.
La stupeur, atterrée presque davantage que terrifiée, devant l'audible preuve d'une telle négativité crétine et nuisible, aussi massivement bovine et aussi massivement malveillante ; avec cette seule nuance, concernant ce bluescore-ci, qu'on parle de sludge anglais, dont les instincts qui lui servent d'idiome rudimentaire sont donc plutôt ceux propres aux amateurs de football.
Là, pendant les trois morceaux, dont le premier vient juste après les trois de mise en jambe, on n'a plus le sentiment d'entendre un type trottiller, aussi péniblement et ahanant que lui permet sa balourde carcasse, derrière l'ambition d'une folie digne de succéder à celle de son prédécesseur au poste (un certain Morrow, vous avez peut-être entendu parler) ; derrière Iron, le guitariste, et Monkey, le batteur, comme une sorte de meneur de jeu à la traîne - mais un pack de lourdauds, une formation baptisée Iron Monkey, soudés et propulsés dans la même furie épaisse, laquelle n'a rien ni de baroque ni de grandiose, mais tout de flippant - de compacte connerie. Les trois à l'unisson lancés comme des rugbymen dans une partie de football. C'était donc ça, 9-13 : probablement un schéma de jeu, après tout.
Un bon petit disque de punk-rock de gros lards, dont un achat en vinyle ne rimerait solidement à rien, si vous me suivez. Pas plus mal que je ne l'ai pas mise sur Slow End, celle-là : j'aurais dû choisir entre "this, is, England" et "en, bidoche, armée", ça m'aurait fait chier.

mardi 17 octobre 2017

Stonebirds : Time

Dans "équilibrisme" il y a ... ? Il en faut un sacré, pour ainsi que le font les Stonebirds, caracoler, cabrioler, élégamment virevolter parmi les nuées ; mais c'est qu'eux en démontrent un permanent et total, d'équilibre, entre épaisseur des riffs en bois raboteux et nature gazeuse de l'âme ; au risque de se répéter, il n'y a qu'à voir comment ils s'appellent, et annoncent au fond la couleur.
Du coup, on pense à... pas grand monde. Mais dites vous, s'il est besoin, simplement ces noms-ci : Kalas, Mike Scheidt, et Hangman's Chair. Ça ne devrait pas trop vous décrire la brumeuse, changeante, rêveuse musique de Stonebirds d'une façon précise - hors de propos -, mais vous situer en revanche assez bien de quelle teneur en soul on parle, de quelle facilité onctueuse et bienveillante à marier amertume, abrasion, mélodisme bluesy à l'hospitalité auguste.
On me dira - et l'on aura en partie raison - que tout ceci s'appliquerait aussi bien au disque précédent ? C'est que Time réussit, avec le ravissement qui s'ensuit on s'en doute, susciter les mêmes impressions et émerveillement "malgré" une lourdeur plus prononcée, un air plus penché vers le côté neurocore de son équilibre au premier abord, moins volatil comme on le craint quelques instants en entendant certains accents orientaux - mais alors, s'avère-t-il heureusement bien vite, un neurocore doux, en tous les cas toujours aussi rêveur malgré d'occasionnels bien réels accès de fureur, et d'une noirceur à l'ambiguïté nocturne que sa pochette ne vole pas, et très humain, voire terrien ; et pour cette exacte raison bien plus spirituel, et céleste, que tous les super-héros prométhéens de la discipline.
Time est physiquement plus bûcheron et, magie ou simple évidence, c'est cela qui le rend plus profond, sans façon, dans son ascension des nuées, au mépris nonchalant de sa corpulence, sa charpente aussi raboteuse que le vent d'hiver à qui elle se frotte, ainsi qu'un félin cherchant caresse (les moments où il ne s'y débroussaille pas un chemin à la manière d'un ours dévoré par quelque feu dans son ventre, c'est à dire) : un groupe de stoner qui se met au post-machin, dit aussi platement ce peut avoir l'air d'une reconversion marketing, mais lorsque ce sont de pareils drilles, c'est plutôt une élévation, pour le meilleur et sur des racines profondes, et si l'on se dispensera de spéculations hasardeuses sur "la part bretonne de leur ADN", on n'en pensera pas moins, à entendre comment ils habitent comme nuls autres les nuées troublées, y imprimant au mépris de toute logique métaphorique, débordée, leur puissante foulée griffue ; lorsqu'il est épique, héroïque, cataclsymique, grandiose - et Dieu sait s'il peut l'être - Time l'est à la manière, si l'on veut, du Seigneur des Anneaux mais vu par les yeux de Círdan, depuis ses Havres Gris. Pour ce qui est de savoir sculpter sa musique à même le vent, à part le dernier et l'antépénultième Enslaved, on n'en connaît guère.
Verdun, Monarch, Stonebirds : pour la french touch vraiment fresh, oubliez un fameux art du black metal qui, au vu de ce qui s'annonce chez Blut aus Nord (NB : ce commentaire a été formulé avant la découverte intégrale de Deus salutis Meae) et Aosoth, ronronne et engraisse au coin du feu ; c'est le doom aujourd'hui auquel est offerte une nouvelle ébouriffante jeunesse, avec une étrange forme d'humble insolence (disons que les trois ont, probablement, senti, humé un certain air du temps avec une telle acuité d'intuition que, plutôt que le suivre, ils en ont carrément pris les devants, loin devant), sans s'obliger jamais à la stupidité de choisir entre beauté candide, enfantine, angélique, et férocité post-moderne.

lundi 16 octobre 2017

Meyhnach : Non Omnis Moriar

Du black tel qu'on le verrait bien s'attirer l'assentiment et le respect tant de Stephen Bessac que de Julien Barthélémy. Black metal ? Voire... Black quelque chose, cela du moins est sûr ; contrairement à tous les albums que j'ai tenté d'écouter de Mutiilation, la musique de cette araignée qu'est Non Omnis Moriar suscite, elle, le même sentiment que les extraits de Mutiilation qu'on peut entendre en illustration de Bleu Blanc Satan : celui d'entendre crachoter des malédictions en provenance d'un autre monde ; et de les entendre encore porteuses de ce même germe de misère, qui court de Peste Noire à Hell Militia en passant par Decline of the I et les débuts de Sopor Aeternus... l'essence du black metal. L'odeur du salpêtre, de la terre, et plus encore ; l'odeur de la dimension de l'envers du monde.

Et puis ? Et puis rien. C'est tout. C'est un peu simple ? Oui, c'est un disque simple. Il n'y a pas besoin de se compliquer la vie, lorsqu'on met au jour une matière aussi toxique, viciée, corruptrice, magnétique, que cette pâte-là. On la laisse s'exprimer, se répandre, s'imprégner, on fait durer les morceaux, on fait durer le disque, sur ce que les sots et les briques trouveront répétitif, simpliste, stérile. On ne les plaindra pas : ils n'ont pas de questions vaguement écœurantes à se poser, sur ce qu'ils aiment dans des disques comme celui-là, et dans l'état de misère cosmique où ils vous propulsent.

dimanche 15 octobre 2017

Arkhon Infaustus : Passing the Nekromanteion

État des lieux : que reste-t-il de ce groupe de black/death, dont le potentiel odorant ne s'est réalisé qu'une fois en tout et pour tout, sur un Orthodoxyn qui parvenait à jouer du death metal vicelard (ce qui en soi non plus n'est pas tout à fait inouï, le death étant bien souvent beaucoup plus concupiscent que le black) mais de façon pompeuse ?
Le mec de Diapsiquir : parti où l'on sait, emportant avec lui avec l'ostentation que l'on sait sa part du son Arkhon "signature".
Le batteur : parti on ne sait pas trop où (vu qu'on n'a jamais eu le moindre intérêt pour un truc comme Crystalium, d'ailleurs on n'a même pas envie de vérifier s'il faut l'écrire avec un K plus totalitaire), mais on voit très bien aujourd'hui comment son remplaçant essaie - eh, ma foi, de le remplacer, en jouant tant bien que mal la bestialité à la façon symphonique.
L'autre petit type : c'est autrement plus discret qu'en ce qui concerne les guitares revendues à Kickback, mais on s'en rend compte en réécoutant Jacob's Ladder : il était essentiel, au moins autant que le Banlieusard, à ce qu'Arkhon pouvait irradier de vice, de sordide, de suintante absence d'espoir ; plus, même, d'ailleurs il n'est plus dans Hell Militia non plus et c'est bien triste.
Que reste-t-il, donc ? Un type qui se fait appeler Deviant Von Blakk, anciennement DK Deviant si je ne m'abuse (toute glose sur le nombre de K dans les divers groupes et dénominations auxquels sont mêlés ces divers mecs, les rapports entre ces nombres, et ce qu'ils dénotent, ne regarde que vous, je n'irai pas sur ce terrain-là), qui pérore partout avec un dédain hypra-misanthrope dont il s'est fait une profession, qu'Arkhon Infaustus, à Dieu ne plaise, ç'a toujours été lui et lui seul.
Diantre. Admettons : cela fait sens ; cela explique pourquoi le groupe n'a jamais dépassé le "sympathique" ; les seules choses qui s'en exprimèrent parfois auraient été des moments d'inattention de sa part, où il laissa ses subordonnés commettre du non-Arkhon - les cons. Que reste-t-il avec lui ? Une armature. Des murs, des poutres, ce que vous voulez : une maison vide, où l'on entend souffler le vent. On entend le creux, on entend l'absence, on entend tous les endroits où manque ce qu'aurait joué l'un des trois individus cités plus haut : certains, où le petit fat affabulateur essaie de les remplacer par des imitations de son cru, d'autres où simplement il ne fait que laisser parler son absence de propos, de verve, de talent. c'en est presque embarrassant, de le voir ainsi se pavaner en ces lieux déserts.
L'on a l'air haineux, peut-être, comme qui a des comptes à régler, pourtant on ne l'est pas une seconde, à écouter ce disque dont on n'attendait rien, et savait tout ce qu'il y avait à savoir rien qu'en posant les yeux sur sa pochette : amusé, plutôt ; à condition, bien sûr, de ne pas insister trop longtemps - Dieu ! que ces morceaux sont longs, pompeux, satisfaits - et creux. Dans le genre, je préfère aller me chercher un sac de pop-corn, et me taper un marathon Nile.

samedi 14 octobre 2017

The Cure : Bloodflowers

La gueule de bois consécutive, fatalement, à un disque - Wish - qu'on a voulu comme un terme à une longue histoire. "Please stop loving me, I am none of these things", si l'on y songe et qu'on met dans "these things" tous les albums précédents, adjoints au besoin de toutes les idées qu'un Curiste peut se faire de Bob à partir de ces albums... Cela dit plus que bien, a fortiori comme ultimes mots de l'ultime chanson du disque, intitulée "End", ce que par ailleurs on a pu ensuite constater : que The Cure depuis n'est plus, puisque Robert ne le souhaite plus.
Prenez tous les albums postérieurs à Wish : finie l'époque où The Cure se réinventait à chaque album, au mépris de toutes les attentes de ceux pour qui il comptait ou qui comptaient sur quelque chose. Depuis, The Cure est devenu cet insipide groupe de pop-rock goût "The Cure", qui enfile comme des perles transparentes des morceaux dans la veine de Wish mais sans rien de la grandeur océanique ou du sel amer de celui-ci, teintés à la place d'un arôme synthétique d'enfantinisme qui tient bien plus d' "In Between Days" que de "Boys Don't Cry", si vous voyez ce que je veux dire. Et encore, même The Head on the Door a davantage de saveur, si odieuse soit-elle, que tous ces disques couleur de coton, dont il est question.
Tout les disques après Wish... Hormis Bloodlflowers. Voilà un vrai album de Cure ; un disque avec un parti pris, un choix, une ambiance délibérée et tangible ; on pense de celle-ci ce que l'on veut - il s'agit, grossièrement, d'une sorte d'ambient-Cure, de Wish revisité trip-hop, d'adjonction de gallons et gallons d'eau douce dans un matériau déjà liquide... L'on imagine déjà pourquoi, de fait, il peut coincer un rien, à avaler, provoquer le rejet en masse. Mais pour peu qu'on y parvienne à plonger enfin, il offre quelque chose de nouveau ; d'acide. Bloodlfowers blesse les oreilles comme son blanc blesse les yeux, comme blesse l'âme une trop forte lumière, et la bonne santé du jour, lorsqu'on a mal aux cheveux, et aussi lorsqu'on attendait comme un gros bébé ce qui avait été fallacieusement promis : une énième gâterie pour les endeuillés de La Trilogie : quand bien même on fait partie de ceux qui, encore plus haut que cette dernière Sainte Trinité, mettent la violence délétère et la toxicité blette de Disintegration, l'on reste vulnérable à ce genre de tentations naïves.
Le pire, c'est que ce n'est pas faux ; de toute évidence. De la même manière que Disintegration se classait dans la même catégorie d'albums, mais différemment, par tautologie puisqu'il n'aurait su faire partie d'un triple enchaînement passé et rompu - Bloodflowers lui aussi, encore différemment bien entendu, s'inscrit dans ladite catégorie. Celle des albums désagréables. Presque une sorte de Disintegration de lendemain de banquet de mariage (celui de "Last Dance", qui sait ?), avec le matin qui perce le crâne, et les vieux copains qu'on ne retrouve pas tous, certains pas encore réveillés, d'autres partis dans la soirée alors qu'on était bourré et à qui l'on n'aura donc pas dit au revoir... Et cela suffit pour replonger, dans les vieilles amertumes qui reviennent comme la bile, avec la même couleur. Comme a dit Chris Parry, à propos de la séparation du groupe après la tournée pour Pornography : "Il était évident que Robert traversait une période très froide de sa vie, et quand Robert se cherche il ne se soucie plus de personne". Et Robert est de nouveau là pour nous dégoiser des confidences qu'on n'a pas demandé à entendre. La musique est douce, et les mélodies de même, parce qu'on n'a plus le même âge, ni plus les mêmes choses à prouver, à personne ; et pourtant....
Nul besoin pour le savoir d'avoir notion des paroles - même si celles de "39" et son titre paraissent laisser peu de place à l'ambiguïté - ni de ce qui le met d'humeur si saumâtre, et ce qui au juste l'a forcé à rompre la camisole chimique tout juste posée par le terrifiant Wild Mood Swings, de sa mauvaise conscience, de nous ou d'un directeur artistique insistant : il suffit d'entendre ses inflexions coupantes et désobligeantes comme au bon vieux temps ; comment sa voix a le goût de l'oseille dans la nage de Saint Jacques des guitares - faussement suaves, d'ailleurs : tout l'album est rosé, certes ; comme l'est un pamplemousse ; où est le sucre, au fait ? Il n'y en a pas, on le réalise bientôt. Bloodflowers est aqueux mais porte pourtant bien son nom, sous ses faux airs d'after-party, de croisière trip-hop avec déjections de cotillons partout, et morceaux qui par endroits prennent des airs de remixes (quelqu'un a-t-il dit Mixed Up ? alors Robert a réglé ses comptes avec l'échec qui porte ce nom) chill-out de morceaux de Wish ou Kiss Me : ses fuyantes et vitreuses guitares sont une ferrugineuse infusion au sang, parce que certaines morbidités ne se curent jamais ; le disque reprend ce qu'avait commencé Wish, en effet, en matière de retour de verdeur rock dans les guitares, mais l'emmène raccrocher les wagons avec d'autres, nettement plus corrosives, celles de "The Kiss" - pourtant Porl n'est même pas de la partie ; imaginez ce qu'on voyait timidement pointer sur "Wendy Time", mais sans la comédie de gros chaton timide (et Dieu sait si pourtant on aime Robert Smith en gros chaton timide). Et les pétales pâles dont le disque semble nous doucher doucement, tournent bientôt à l'oppressante, à l'étouffante neige, aussi agréable à respirer que les retombées denses de quelque interminable, baroque, monstrueuse bataille de polochons, dont on imagine volontiers Bobby capable, autant que d'en concevoir ensuite une nausée existentielle vingt-quatre carats et l'album assorti.
Un album tel que Bloodflowers, aussi acide soit-il à avaler, est rassurant : quoiqu'un groupe de rock soit toujours une tumultueuse et batailleuse histoire d'adolescence (l'inchoatif, vous connaissez ?), et que l’œuvre de Cure post-Wish offre une assez bonne représentation de ce que l'état adulte peut avoir de plus désespérément figé, fini, obsolète et en route pour la casse, progéniture ou pas - un pareil album rappelle que l'on est encore en vie à l'âge adulte voire mûr, et que partant l'on a encore deux-trois belles émotions - on les reconnaît à ce qu'elles font souffrir - dans le buffet, à partager avec ceux qui savent s'en montrer dignes.
Et savoir Robert Smith en vie - même il y a dix-sept ans - en est une, de poignante émotion. Parce que, même s'il ne rajeunit pas, c'est sans doute là surtout un contrecoup de ce que j'aie relu ces jours-ci une biographie (qui s'arrête... à Wish) de lui - mais j'ai réalisé que le jour où il rangera pour de bon les baskets, le vieux chat, je ne suis pas sûr de le prendre mieux que pour Kilmister. Aujourd'hui cependant j'espère à nouveau, qu'avant cela j'aurai encore eu des nouvelles de sa partie vivante ; même si de nouveau on doit avoir un peu les yeux qui brûlent.
Pour tes soixante, pour la prochaine fois que tu auras quelque chose de pénible à déglutir, ou pour tout autre motif, Robert : n'hésite pas.

jeudi 12 octobre 2017

Loincloth : Psalm of the Morbid Whore

Quelque chose s'est passé. Le changement est subtil : il y a bien, le plus évident, estompement et disparition de ces récurrentes façons de taureau, de piaffer d'impatience colérique sous l'épaisse peau de riffs, mais le tempo global a-t-il véritablement ralenti, par rapport à un Iron Balls of Steel déjà peu véloce ou même alerte, garni qu'il était de sa copieuse couenne métallique, cliquetante et grinçante ? Non, il s'est passé quelque chose, qui a changé avant tout l'humeur de Loincloth ; laquelle, elle non plus, n'était déjà pas la plus festive que l'on connaisse, mais possédait du moins, dans sa rage maussade, sourdement trépidante, une certaine forme d'appétit, de mordant.
Loincloth aujourd'hui est lourd, abattu, congestionné d'humeur noire. On pense à Crowbar, avant de se relire et s'apercevoir qu'on y pensait déjà en présence du disque précédent... On y pense encore plus, pourtant. Une sorte de Crowbar totémique, peut-être : avec ce que la figure comporte de Pantera en phase terminale d'obésité morbide, et de grosse bête placide occupée à se vider tranquillement de son sang, pour mieux repartir piétiner ce qui se mettra en travers de sa neurasthénique route. Psalm of the Morbid Whore, c'est en somme le nom d'une hémorragie interne qui infuse de rosâtre les plis maussades d'une sorte de bouse de brontosaure fossilisée en boue métallique. Encore une pochette honnête.
Quelque chose s'est passé, et l'histoire s'achèvera sur ce mystère, au beau milieu de cette forêt hivernale guère bien rassurante, sur les derniers échos du grondement grinçant de cette bête que l'on n'a fait qu'entre-apercevoir, ombre lourde entre les futaies. Loincloth raccroche.

Marilyn Manson : Heaven Upside Down

Bonjour ; installez vous quelque part, prenez une chaise, de quoi noter si besoin - normalement ça devrait pas... Bienvenue au cours de Lecture de Bonne Pochette.
Alors : qu'avons-nous là ?
La petite croix de Lorraine inversée : le cachet satanico-nazi, parce que c'est Manson donc petit a il se doit d'y avoir un arôme "soufre", et petit b c'est un has been qui n'est pas encore passé à le "occulte", resté vaguement bloqué qu'il est sur ce blaireau de Satan, et sait qui est Marlene Dietrich.
La grosse gueule à Brian, avec son oeil de couch potato porphyrique, sa lippe de mérou dépressif, son teint de Polonais mort : ma foi, ça évite de marquer un nom malseyant sur une pochette très graphique et tautologiquement non-verbale, et puis ça nous avertit aussi, par le fait, que, eh ! c'est du Manson qu'il faut attendre malgré tout ce qui pourrait venir à nous surprendre : tics vocaux de drag-goule dégoulinante, refrains neo/dark biseautés, arrangements électroniques de Nine Inch Nails pour strip-bar du Michigan, bouffées sci-fi-glam et ainsi de suite.
Notons cependant que, entre la coupe de cheveux et la moue, le trouble et la confusion des genres sont bien plus grands que d'habitude : Brian Molko ? Nicolas Cage ? Ian Curtis ? Gary Oldman ? Oliver Chessler ? Mark Hollis ? Martin Gore ? Une star nazie quelconque ? Il est permis déjà de soupçonner un album pas forcément aussi "signature" que tant d'autres qu'il s'est permis l'auto-indulgence de faire.
La coupe du loden : géométrique, minimale, disposée de façon autoritaire, violemment fashion, elle nous dit que le Révérend et ses sbires ont beaucoup potassé Josh Homme, et en particulier, sinon le dernier, l'un de ses tout meilleurs : Era Vulgaris. On est dans le design sonore, ces gens ont bien compris que désormais le rock ordinaire est à un cheveu de l'industriel, tant tout est autant chimique et taillé au rasoir dans un disque des Kills ou Dead Weather, que dans Sea, Sex & Burn ou un album de H3llb3nt, on est un peu dans Karl Lagerfeld aussi, c'est impeccablement taillé au millimètre, et les chevrons paraissant sculptés dans la cendre pétrifiée permettront de faire passer même des pellicules pour de la cocaïne retrouvée dans les ruines de Dachau.
Notez que la pelure est fourrée ; Brian nous signale qu'il craint une vague de froid. Il sent le vent même en studio.
Le gris : Berlin. Clairement, Brian et son escouade de nervis n'ont pas écouté que Era Vulgaris, mais également Post Pop Depression ; et aussi, mais il y a beaucoup plus longtemps, The Idiot et Low ; et ils se sont dit que s'ils n'étaient certainement pas Osterberg, ils avaient pour sûr au moins autant que lui d'amour à revendre, pour ces deux derniers - que personne ne vienne m'interrompre pour un procès en incommensurabilité, ce sont des albums que personnellement je ne mets dans aucun panthéon, simplement des modèle d'une couleur sonore bien connue et identifiée : celle du médicament, de la descente dans l'enfer de la cocaïne, les claquements de dents et les frissons de la paranoia... et ainsi de suite. Et croyez moi, le temps de quelques breaks, Warner va te vous leur apprendre sur le sujet et la conscience cristallisée, quelques tours à sa façon de gamin ex-moderne, aux ancêtres ; et aux proféreurs de "Nine Inch Nails du Michigan". Il te tisse même - couture - une continuité entre les gimmicks bubblegum-fifties-whatever made in Homme, et le gospel à la Depeche Mode, dont du reste les albums tardifs sont des cousins de Heaven Upside Down, dans le genre synthetic rock anxieux de quinquas sapés pour plus cher que ta bagnole.
Notez Berlin et chute, ça devrait suffire.
Bon : au passage, Brian se permet de réconcilier les jumeaux contrariés Ministry new-wave et Bauhaus, d'en faire un de ces morceaux qui sont des figures obligées sur ses albums, donc d'y imprimer sa marque propre sans encombrant excédent de révérence - et de donner au résultat le nom éminemment distingué de "Saturnalia" : est-ce assez dire la grande forme où il se trouve, ainsi largué dans un Berlin des nuages en coton hydrophile, porté perdu pour la science de la pop culture à succès depuis longtemps ?
Son meilleur disque ? Comme on dit lorsqu'on est journaliste : "probablement".
Et donc, mes regrets pour vos pudeurs de sainte nitouche - mais en même temps si vous traînez sur des pages où on écrit sur la musique au lieu d'en écouter, vous n'allez pas me jouer les effarouché-e-s et les midinettes au moment de disséquer votre émotion - voilà toutes les raisons, qui ne doivent donc pas grand chose au si poétique hasard des sentiments, pour lesquelles vous trouvez Brian Hugh Warner si fichument beau, là dans ce petit carré.
Merci, à jeudi prochain.

mercredi 11 octobre 2017

Hexis : XI

Là, en revanche, en prenant l'histoire à rebours, c'est l'album de trop ; l'impasse ; heureusement, du coup, que ce dernier état est normal puisque c'est le début, hein ?
Bref, XI est tout ce qu'on pouvait craindre d'un début et d'un groupe qui ne s'est pas encore totalement trouvé : grevé par la capacité à douter, l'exécution tributaire de muscles et donc susceptible de fatigue, imprécision, hésitation, voire souplesse, voire états d'âme... En somme, XI est aussi trop-humain qu'on le craignait bien un peu, pour être honnête.
Il est, par le fait, également une autre chose que l'on craignait : du hardcore dark ; au lieu que d'être l’œuvre ce groupe de black metal qu'Hexis deviendra, dont le passé  hardcore lui permet de prouver que du moment où tu passes tout ton morceau en blastbeat et/ou en double-pédale, tout ce qui le fait dépasser les deux minutes n'est que passementerie, brandebourgs, épaulettes, sabretaches, glands, pompons et autres frangettes dorées.

Hexis : Abalam

Oui : j'ai décidé de me faire le film à l'envers, c'est amusant aussi.
Abalam est mignon - un peu ; touchant : il est - encore, donc - un peu plus riche que la suite en traces d'un black metal sous sa forme un peu plus traditionnelle : dans le riffing, dans la netteté avec laquelle on le lit, mis en son et en scène, dans un vomi vocal qui bave davantage... Tout ceci, bien entendu, maîtrisé avec toujours - ou déjà, c'est égal - la même minimaliste et très graphique rigueur ; on parle donc de black monumentalement brutal qui vous libère de tout souci concernant, pour prendre un exemple vachard au hasard, les aventures ultérieures... d'Aosoth ? allez, disons plutôt les passées, présentes et à venir d'Antaeus ou Arkhon Infaustus - simplement par la magie de son black définitif en tranches parfois d'une ou deux minutes TTC - puisque cela en revanche ne change pas : qui dit théâtralité plus grande ne dit pour autant pas, dans le langage d'Hexis, préliminaires, interludes et effets de manche, l'on est toujours d'entrée au cœur de la fournaise glaciale, de la sulfate paroxystique, de l'extermination, au noyau de l'affaire (rappelez moi, comment on dit noyau en grand-breton ?), et l'on y reste, à travailler des modulations d'ondes subtiles sur ce qui peut paraître, par le fait, une sorte de signal plat.
On l'a déjà dit et c'est ce qui peut rebuter, laisser à la porte des disques du groupe : le plat, l'à-plat, le nuancier de noir sur noir, c'est le lexique Hexis. La faculté, certes, du stroboscope à installer le surplace, mais aussi, corollairement, à étirer le temps ; de façon à, si on le souhaite, y pulvériser des mondes en une minute et demi effective (c'eût été davantage opportun à propos de "Miseria", mais il faut bien à un moment formuler, au sujet d'Hexis en général, une parenté avec This Great City). Quand bien même, encore une fois, certaines choses ici paraissent davantage gravées dans la matière, le relief de celle-ci plus montagneux, et le rythme plus capable d'une émotion hardcore : c'est parfois pour le meilleur, avec un "Abalam" au milieu duquel le batteur prouve une nouvelle fois la cuisante pertinence avec laquelle il sait taper répétitivement au même endroit, mais pas au même qu'à l'accoutumée, et qui laisse étourdi, à subir impuissant l'enchaînement avec un "Immolabant" en miroir ; le pas de trop étant toutefois franchi par un "Inferis" de clôture qui verse dans le pathos post-hardcore - agrémenté de moulinets d'un black metal d'une larmiche trop humain ; un peu dommage, pour une conclusion qui porte mièvrement son nom, et fait piètre usage de ses huit minutes. Enfin, on est sans doute un poil sévère, mais c'est que lorsqu'on avait vu d'indiquées presque neuf minutes, on avait espéré la même invraisemblable sauvagerie que les morceaux de cinquante secondes, mais déployée au ralenti, plutôt que cette calme descente ; il faut reconnaître que le batteur y reste impeccable d'austérité sinistre.
Mais on peu donc préférer la version japonaise de l'album, qui présente la particularité salutaire d'y enchaîner deux nouvelles décharges de black on black on black, dans la veine qui sera poursuivie sur Tando Ashanti : dans une époque qui, de Noir Plus Noir que le Noir à The Blackest Curse en passant par le label Blackest Ever Black, a ma foi un peu l'air de qui cherche ce qu'il y a après (après se dit post, au fait) l'histoire et après le noir... Il faut avouer à la fin que Hexis semble avoir réussi bien mieux que, par exemple Primitive Man - ce n'est pas moi qui leur cherche noise, puisque l'un des deux dits morceaux est issu d'un disque partagé avec eux - à susciter la réponse émotionnelle à l'écoute d'une musique ennemie jurée de toute émotion et humanité plus claire que le noir - d'ailleurs l'autre morceau provient pour sa part d'un disque partagé avec This Gift is a Curse, et assez logiquement il donne à ses derniers des airs punk rock débrailllé, en tous les cas définitivement pas dans le même pré.

lundi 9 octobre 2017

Death Trip : Madhouse

Allons bon : qu'est-ce que c'est que ça ?
Ils sont finlandais, ils se réclament (ou du moins leur fiche promo, pas sûr qu'eux réclament grand chose d'articulé) d'Hawkwind et des Stooges, jouent ce que probablement l'on peut qualifier de proto-punk, avec des morceaux qui sans rapport apparent - ni même aucun semblant de logique vraiment probant, autre que l'appétit de leur instant de combustion - avec le degré de sophistication de leur riff ou leur vitesse, durent aussi bien trois que quatorze minutes... Ils feront penser à 1969 Was Fine, Alien Sex Fiend, Motörhead (le groupe de Bomber), Endless Boogie, Lecherous Gaze, Suicide, Monster Magnet (l'auteur de Superjudge), Jesus Lizard (le groupe de Goat), Unsane... Bref : du rock'n'roll. Du bouillant, du dont la pochette dit assez bien la volonté, justement, de ne rien professer et de ne surtout pas faire date (Madhouse est cette année le premier album de Death Trip, qui sont apparemment actifs et révérés dans leur pays depuis les années 90 : assez dit) - mais par le fait, de le faire chaque fois que le disque joue, tant d'évidence il est question d'un de ces disques-là, de ceux qui font le rock'n'roll un éternel présent pendant toute leur durée : le présent permanent de cette pulsion animale, de vie qui mange la vie, de ce tambour de la mort qui bat aux tempes à en faire taire tout le reste, de ce blues vaudou... Oui, "le rock" est plus concis.
Les morceaux les plus lents, toutefois, sont encore les meilleurs, évidemment : parce qu'ils sont lents, parce qu'ils sont longs, parce qu'ils sont Finlandais, parce que "Sweet Revenge". La douceur, toutefois, avec la quelle se sirote comme petit lait toute cette démence brûlante, cette fureur dionysiaque, est consubstantielle à tout le disque. Vous l'ai-je dit ? Ils sont Finlandais. Un asile, pour se retrouver en paix au milieu des démons implorants, hululants, sanglotants de joie priapique lancinante.
Voilà, ce que c'est.

Pilori / Dakhma : Split

On en est donc arrivé là. A trouver frais un disque de dark hardcore blackcrustgrind mon boule. Moitié, sans doute, parce que lorsque This Gift is a Curse avait achevé d'atomiser "le game" (avec Swinelord) on avait déjà fini de s'y intéresser, par ennui contemporain inévitable - moitié, aussi, parce que Pilori démontre une réelle fraîcheur intrinsèque ; en, justement, ne s'inscrivant surtout pas dans la course à l'armement grind et chaotic et black machin bien après le terme objectif de la partie, à laquelle s'épuisent pour rien tous les groupes qui croient que l'on peut faire quelque chose d'autre que se répéter, dans la branche, sans partir en pèlerinage vers la minéralité de l'industriel et l'épure de l'extrême, comme font des Hexis ou des Pornography. En jouant, eux, sec, vif, cru, ce qui est, d'une, bien suffisant, de deux, pas la plus mince affaire du monde. Les fondamentaux, les gars ; post- au coefficient que vous voudrez, ça reste du punk hardcore, donc faut que ça jute.
Et du jus, Pilori - pour cesser un peu de les prendre seulement comme prétexte à on ne sait quel Grenelle de l'apo-core - en a ; Pilori vient du même secteur que Nuisible, fréquente un peu les mêmes copains, et ça s'entend un peu - la simplicité des choses ; ils comptent même d'ailleurs également Cowards, dans leur cercle familial, soit la simplicité qui se cache seulement aux yeux des couillons. Celle de Pilori, beaucoup moins planquée, leur permet au choix de bourrer comme des ânes ou d'aller se vautrer dans le fossé du cafard sans fard, voire d'enchaîner les deux, comme avec "Le Baiser", de les fourrer vite fait bien fait dans le même sac de viande, en quelques coups de pelle bien ajustés, avec une absence de chichis dont Converge a perdu le secret depuis un bail ; une âpreté dont on croyait Calvaiire les seuls à posséder encore la capacité, et dont Pilori, donc, offre une application encore plus viscérale et brute, car ces ladres-là ne volent certes pas leur "crust". On en oublierait presque toute idée de metal, même ne fût-ce que pour un grind gris tel que Phobia en ont été capables - tant l'intégralité du compact petit machin semble surtout, de façon homogène, composée d'écume rabide sanguinolente exclusivement.
Du coup, on se doute que leur face du disque dure bien - bien - moins longtemps que la lecture de tout ce fatras, et que par le fait on a hâte d'un album qui devrait proposer huit titres, donc peut-être atteindre le luxe douillet de la douzaine de minutes : cette fois on aura de quoi parler plus longuement de Pilori proprement dit, hein les gars ? Et par le fait, de quoi peut-être réveiller la flamme, dans nos petits cœurs éplorés depuis la défection de Rise & Fall. Oui, les espoirs sont haut après ces deux morceaux-là (et le progrès depuis la démo, après brève vérification). Alors y a intérêt que, parce que j'aime pas bien parler des disques moyens.
Le disque comporte par ailleurs une autre face, jouée par Dakhma, et que par clémence on qualifiera d'épique.Allez, on entendrait même une lichette de Damad dans leur héroïque Norvège.

Hexis : XII

Le hardcore rigoriste de Tando Ashanti est toujours là, bien en main ; cette fois au gabarit d'une opération coup de poing. Outre les références déjà mentionnées précédemment, donc, on profitera de l'occasion pour ajouter Mondkopf, afin de situer cette sensation d'entendre tant le black metal que le punk hardcore rafraîchis - à l'extrême bien entendu, au grade "glaciation brutale" - par des exécutants étrangers au sérail. Parce que du coup, format court oblige, on serait presque en terrain assez proche d'un paquet d'albums de black voulus total-guerriers, voire fanatiquement martiaux... Sauf que pas du tout, vu le résultat en forme de heavy metal très porté sur les traditions et les rangées de médailles ou de bracelets à clous, que cela signifie d'ordinaire, fait par des chevelus. Ici, le rendu est juste celui d'un bombardement sans merci dont on voit peu d'équivalent, hormis certain concert de Death Engine à Montpellier. Celui d'un monolithe aux arêtes particulièrement bien taillées, régulières, rectilignes : titres scrupuleusement en latin à l'appui, le monumental par petites prises de 1 à 4 minutes, de vrais et un peu effrayants concentrés d'efficience, compactée, lapidaire, à renouveler plusieurs fois par jour, plus fascinant chaque fois, produisant un effet qui tient de la pétrification autant que d'une forme soyeuse d'extase (la joie chrétienne du chatîment)... Mondkopf, vous dis-je.
Et puis... Il faut bien parler de "Miseria". Le maxi a beau - format une nouvelle fois oblige - être encore plus uniformément tapissé de bassdrum... Il parvient nonobstant à avoir l'air tout entier construit autour, pour culminer sur ce pénultième morceau et en exponentialiser si possible l'effet, lui-même auto-exponentiel, où le beat Hexis exulte en une hystérie tout à la fois tribale et thermonucléaire, en ce qui constitue, à sa façon ultra-expéditive et ultra-radicale, un nouvel avatar d' "Overkill", ce morceau qui enchaîne les accélérations à partir d'une base épinglée d'entrée au summum du dionysiaque - au point de paraître se redoubler, ou vous faire voir double de l'oreille sous l'effet de la joie et de la psilocybine auditive... Imaginez donc la même chose mais sur deux minutes de double-pédale. Voilà "Miseria". Une démonstration qui confine à l'absurde, de ce que peut faire Hexis ; y confine, mais n'y touche pas, parce qu'elle ne produit qu'étale béatitude. Un maxi aussi impitoyable que démonstration magistrale peut l'être.

dimanche 8 octobre 2017

Hexis : Tando Ashanti

Rigoureux.
Tel est ce qui doit être le premier mot avant tout autre au sujet de Tando Ashanti.
Je confesse sans difficulté une paresse certaine (il est possible que j'aie écouté Abalam une fois ; un jour), au moment d'aller vérifier si c'est là un état de fait qui dure, depuis un temps, à déterminer, pouvant aller jusqu'aux origines du groupes, ou bien si plutôt cela date du présent disque - mais il y aurait erreur à prendre Hexis pour ce que d'emblée on a envie de les croire : un groupe pré-repassé, prêt-à-mépriser, avec la propreté qu'il ajoute à cette outrecuidance ridicule de vouloir s'aventurer sur le terrain déjà dévasté et vitrifié par This Gift is a Curse. Voyez ces visuels, ces intitulés, cette exécution : tout ne paraît-il pas bien trop propre, découpé, défini, pour être honnête, sale, hardcore : réellement violent ? malsain ?
Là réside bien le malentendu. Hexis, qui ne doivent pas être si bêtes (ils nous en redonneraient presque foi en l'humain, un comble), ne jouent pas du tout du This Gift is a Curse ; cela y ressemble, par l'emploi de cette cadence volontiers stroboscopique et de cette engeance de "riffs" typique, aux harmoniques d'alerte atomique, d'urgence toute colorée de malfaisance dystopique. Mais les pairs d'Hexis - au moins, encore une fois, pour Tando Ashanti - sont Khanate, Monokrom et Emptyset. La musique que vous trouverez ici, ses infra-basses en pagaille malveillante mais tracées à l'équerre, ses impitoyables pentes de guitares dénudées de toute personnalité sensible, son rythme presque en permanence calé sur le tapis de double pédale, la pureté sévère et maniaque de toutes ses sonorités : tout ici n'est que rigueur extrême d'une épure particulièrement, cérébralement, sévère. Mêmes riffs, oui, mais comme dit plus haut, ne méritant ici le terme qu'entre guillemets tant ils sont ici servi à l'état de minerai brut, aussi monumental que black metal peut l'être mais épuré de tout romantisme, seulement taillé pour les besoins de ces belliqueux polyèdres noir mat de morceaux, et certainement ni dégrossi, ni serti, ni ciselé selon quelque motif émotif que ce soit : tout juste comme se sculpte également la musique d'Hexis dans la monolithique, uniforme, mate et obtuse matière d'une cadence à peu près exclusivement - rigoureusement - figée dans la double-pédale - ou quoi que ce soit qui y ressemble trait pour trait, peu importe où soit-il que ce bourreau inflexible de batteur cogne... Ou pas, d'ailleurs : il importe, justement, et en particulier à la jouissance humaine, si, dévoyée soit-elle, qu'il y a à écouter Hexis, que l'improbable machin parvient à moduler - guère, hein, ce serait un contresens vu la stratégie générale - subtilement ce qui ne paraît pourtant qu'un stroboscope, folichon comme de petites tranches de gabber, courant en continu à travers des morceaux dé-personnalisés, que pourtant il arrive à faire luire d'une viscosité différente de l'un à l'autre, malgré encore l'uniformité globale d'une gangue dont l'ample cours linéaire semble indifférent au découpage du disque ; et à disposer en perspectives de béances carrées noires dans des murs noirs.
Repassé, disions nous encore : il s'agit bien de cela, de cette minutie qu'il faut à aplatir, à marquer les plis jusqu'à ce qu'ils coupent, à imprimer et imposer avec la force brûlante la forme - droite, géométrique, sans fantaisie - que l'on a décidée pour les choses. La musique de This Gift is a Curse peut être qualifiée de cataclysmique, et celle d'Hexis ? Certes pas, c'est bien ce qu'elle a d'horrible : cette absence totale d'excuses naturelles, de circonstances atténuantes, d'irresponsabilité animale. Elle tient bien davantage d'une dévastation minutieusement, obsessionnellement préméditée ; de sang froid, qu'elle ne perd jamais ; tout sauf écorchée. Du hardcore ? Ha ha ha ; même du true black metal norvégien est plus hardcore que cela ; les larsens ici font les bruits d'une usine affairée, tranquillement appliquée à son activité ; le seul sentiment humain, puisqu'il en reste, est celui d'une légère lassitude ça ou là devant le peu d'héroïsme et de folie de la tâche restant à accomplir. La beauté de tout le machin est forcément un peu crispante ; mais réelle. Une chose étrangement vide ? Ou tout simplement apaisante ?
Il vous faut une petite vacherie pour la route ? Tando Ashanti est tout ce que Céleste n'a jamais su être, parce qu'ils n'ont jamais cessé d'être les emos de leur premier disque, malgré les coups de menton.

jeudi 5 octobre 2017

Cerf Boiteux : Alternative au Silence

On parlait pas de musiques pas heavy bien plus heavy que les heavy assermentées, récemment ? Enfin, sauf à considérer que le post-rock, puisqu'apparemment il faudra prendre Cerf Boiteux comme tel, soit reconnu comme faisant partie des musiques heavy : j'ai bien cru comprendre (pas écouté : pas fou) que Mogwai pouvait se montrer pesant, et je les crois capables de l'être sans mal, surtout sur ma patience, mais... Passons.
Or donc, en vérité Cerf Boiteux font partie de ces groupes qui peuvent avec une pesante pesanteur vous laminer le moral et l'allant. Il leur suffit d'ailleurs pour ce faire de quelques minutes d'introduction - mais probablement par la précaution qui dénote des esprits ordonnés, ils s'y appliquent tout leur disque durant. Les passages aériens et autres séquences d'arrachage au plancher des vaches - il paraît que c'est également une obligation post-rock - y compris. Pour s'acquitter promptement de la vacherie règlementaire : niveau ambiance qui vous ronge, sans vous laisser d'autre choix que gémir de semi-plaisir morose, on est, avec n'importe quel moment d'Alternative au Silence, confronté à bien plus forte affaire que dans toutes les gueulardises dont se rend coupable le dernier (et affreux) AmenRa, dont ce qu'il a de plus lourd est sans doute la tartignolade qui lui sert de pochette - mais revenons à Cerf Boiteux.
Dont la musique - autre point commun, en sus de cette répugnance à l'explicite, avec celle de Nooumena qui ne lui ressemble formellement guère - parvient à concilier ladite pesanteur avec une tension non moins démentie, installée dans presque chaque seconde du disque, grâce à une retenue de tous les instants, sévère, exigeante, précise.
C'est donc avec une moitié de surprise seulement que, approchant la fin de l'album, l'on contemple la mutation de Cerf Boiteux en une manière d'Oranssi Pazuzu version sinistre, sans une once de ce sens de l'humour qu'on peut toujours entrevoir sous les grimaces carnassières de ces bons vivants que sont tant les toxicomanes que les adorateurs de Satan ; la tension du coup est presque sauve, ce dont on ne peut dire autant de vous, éreinté comme vous voilà laissé par une alternative au silence qui, certes, ne soulage de rien et ressemble à un fruit empoisonné, mais pourtant procure un bien fou, peut-être parce que la tension - qui n'est pas la raideur - est la caresse de la vie, et l'ai-je déjà dit ? l'anxiété c'est beau, et c'est bien ; appelez la l'inquiétude si le mot vous fait peur, mais la peur Cerf Boiteux sont de ceux qu'elle n'empêche pas d'avancer, comme on s'engage dans le jour venteux et sa gifle continue et son sourd mugissement qui vous baigne la carcasse - et d'ailleurs Cerf Boiteux s'y baigne comme si elle était aussi limpide qu'un ciel étoilé, et soyeuse qu'un album de Bohren & der Club of Gore, avec la sensualité d'une lame.
Qui refuse pareilles caresses a une bien triste existence.

mercredi 4 octobre 2017

Blut aus Nord : Deus Salutis Meae

On dira ce qu'on veut, et peut-être êtes-vous pour votre part passé à l'ère du dématérialisé (vous passerez à la fin de la conférence, m'expliquer comment vous bouffez et baisez, ça m'intéresse ; me dites pas que vous voyez pas le rapport avec la musique), mais chez certains d'entre nous du moins, une vieille pochette, ça n'aide pas un disque. Celle-ci, là, certes est moins pire que celle que se tapait Codex Obscura Numina, les couleurs en disent même assez bien l'essentiel, mais...
Je vais vous dire, la couverture qu'il lui fallait, à Deus Salutis Meae : une illustration d' H.R. Giger. Une bien gratinée, une de celles qui te suffoquent par les yeux au premier regard, et à tous ceux d'après. Là on en aurait eu, de l'adjuvant visuel approprié pour vraiment décoller dans l'emphase et l'extase. Je ne sais pas ce que j'ai, à voir dernièrement Celtic Frost un peu partout, possiblement depuis que j'ai enfin découvert Melana Chasmata - au point d'en avoir trouvé par exemple chez Teeth of Lions Rule the Divine - mais ce nouveau Blut aus Nord, c'est un peu beaucoup Celtic Frost restauré pour l'ère moderne ; pour en faire de nouveau ressentir, à notre ère escaladeuse, ce qu'il a pu avoir de choquant, de répugnant, d'extrême, en son temps. Évidemment, on ne sera pas réellement choqué, parce que c'est Blut aus Nord et qu'on connaît toujours à moitié tous ses trucs, et que l'attention a la fâcheuse tendance à se fixer sur ceux-là, plutôt que sur ceux qu'on ne connaît pas et qu'il conviendrait de déguster ; mais tout de même, cet affreux black metal puant la mort comme à ses troubles origines, mais en l'occurrence se procurant son matériau de chair morte dans la chambre froide du Nostromo... Lorsqu'on fait l'aimable effort de la suspension de crédulité, il y a de quoi être séduit ; et s'installer confortablement, dans ce cossu salon frigorifique, s'y délecter des nouvelles notes de maladie vocale, qui s'y égaillent ainsi qu'en une volière Harkonnen, aux barreaux solides de métal en putréfaction - album de la synthèse, Deus Salutis Meae ? Certes pas au sens compilation ou vitrine technologique de l'exercice, alors ; plutôt comme un tableau fait de perspectives, a-hem, harmonieuses, où tout tombe (vous l'avez ?) à sa juste place : la bestialité des What Once Was, les chœurs célestes en bourrasques glacées de Cosmosophy, les martiales lignes de croiseur extra-terrestre de Sect(s), on peut distinguer bien des choses, déjà dites par Blut aus Nord, dans Deus Salutis Meae si l'on y tient ; mais chacune est où il faut dans la profondeur du transept bio-mécanique aux puissants effluves de chair en animation forcée par des vérins oints d'huiles délétères, afin de concourir au grandiose de toute l'affaire, et à son meilleur effet d'horreur blasphématrice contre la vie - le disque a vraiment un caractère death metal prononcé, ce qui est par nature assez euphorisant... L'album donne envie d'ériger des fantasmagories pompeuses à son majestueux frétillement noirâtre, au grouillement de son odieux concert de vagissements, qui apprend quelques tours de sa façon autant au premier Aevangelist qu'au dernier Impetuous Ritual... Un grand moment de train-fantôme, pour sûr.
Et le tableau général, que représente-t-il, je vous le donne en mille ? Une infecte ignominie, quelque part (un cul-de-basse-fosse, un tout-à-l'égout, une oubliette...) entre death et black, ni l'un ni l'autre, à l'impossible mine et l'haleine épouvantable - encore souillée ce qu'il restait de possible à souiller, dévoyée, avilie, dénaturée par l'industriel.
C'est monstrueusement cool - c'est du death metal - ça n'a pas la mégalomanie de durer beaucoup plus de trente minutes : il sera bien temps à l'heure de l'Histoire de vérifier si cette abominable moule y est restée accrochée ; pour l'instant, on déguste.

samedi 30 septembre 2017

Protomartyr : Relatives in Descent

Comme j'en ai désormais pris l'habitude - parce que chacun de notre côté nos goûts ont évolué sur leur propre voie - il a fallu gratter et creuser, avec le dernier numéro de Noise mag, le lire ainsi qu'on le fait d'un oignon ; mais comme chaque fois cela fut fait, car comme chaque fois, il y avait un album à ne pas louper dedans, un que sans eux j'aurai loupé ; comme chaque fois, ce bon vieux magazine recelait un album qui a lui seul justifiait qu'on l'achète et le lise. Et cet album c'est de toute évidence Relatives in Descent.
Rien que cette sacrée bon sang de bon dieu de voix : comme si que Nick Cave, au lieu d'être cet écrivain-réalisateur-auteur-compositeur sociétaire d'Arte, cette espèce de Tim Burton pour vieux cons, était un mec suprêmement cool et blasé venu de Chicago, comme qui dirait sorti d'un roman d'Eugene Robinson ; et que dans le même temps il vous avait, sous-jacents, de ces airs d'être prêt à se briser à tout moment tel une corde trop tendue, à ne vous laisser d'autre choix à citer, que Daniel Darc. Il faut dire aussi qu'il s'appuie sur un groupe qui a l'élégance de Stranglers qui auraient réussi à se faire saper chez le tailleur personnel... d'Oxbow, justement ; pour qu'il fasse renaître cette élégance typiquement new-wave que des groupes comme U2 et Interpol ont dévoyée, rendue vulgaire et tarte : en y refaisant briller la gouaille punk (on entendra même passer les Clash), en la faisant resplendir et écraser de sa morgue, cintrée dans les matières raffinées, propre à mettre en valeur un don pour la poésie valsée, à vous faire en fin comprendre ce qu'est le "post-punk" : cette chose que jouent aussi bien Self Defense Family, Girls Names que The Walkmen ou Andrew Weatherall ; cette chose où Protomartyr introduit son jazz des rues ; et sa tension permanente (le meilleur de Sonic Youth voire Bästard, qu'on entend affleurer dans l'ombre çà ou là) qui ne se départit jamais de la plus exquise distinction...
Ah, on me fait signe que je me répète, que l'horloge tourne et qu'approche du moment où il faut balancer les punchlines de conclusion : vous ne voyez pas le point commun entre tous ceux qu'on a cités, et encore And Also the Trees, et Fugazi ? Normal, vous n'avez pas encore entendu Relatives in Descent.
Y a pas à dire, c'est beau, l'anxiété - mais vous le saviez déjà, j'espère ?

samedi 23 septembre 2017

With The Dead : Love from With The Dead

Allez-y ; dénoncez vous : qui a chié dans les foutues bottes à Tonton Lee, cette fois, qu'il nous ponde pareil album ? Ce ne doit pas être une broutille comme seulement peut espérer en commettre l'autre niais d'en face, pour inspirer un truc aussi... extrême. Il a appris que Barney autrefois fut centriste, ou quoi ?
Tough deadslug metal. De retour dans la Forêt de l’Équilibre - mais avec un lance-flammes ; ou, tenez puisque j'ai lu une excellente nouvelle là-dessus récemment, un truc sale de Death Guard ; pour les non-initiés à Warhammer, imaginez vous que ladite futaie, déjà guère impressionnante par la bonne santé et les bonnes intentions de ses essences, se voie contaminée à larges rasades de concoctions maison par toutes les sortes de maladies dégénératives aux effets exotiques à regarder, que l'imagination d'un aigri grade Saturne puisse concevoir en ses plus abyssales ruminations. Intoxiquée, viciée, polluée, souillée, dégénérée, putréfiée sur pied.
En même temps, on peut (comme souvent, bla, bla, bla) considérer qu'on avait été prévenu de façon très fair-play - Lee Dorrian n'est toujours pas anobli, au fait ? - dès le titre : Bons Baisers de With the Dead, ça dit bien ce que ça veut dire, dès lors qu'on sait lire, et à qui l'on a affaire. Le prévenu est donc, en vérité, un disque d'une couillonnerie - la sorte nocive - avérée et impressionnante ; c'est un fait ; un fait non moins flagrant est son caractère jubilatoire : la vérité, mis à part Forest et Rampton, sur quoi de vraiment extrême a chanté notre oncle préféré ? Non seulement cela faisait-il longtemps - car à écouter le ci-devant disque on se rappelle que The Last Spire était certes sinistre, mais avec un grand sourire de Cheshire - qu'on ne l'avait entendu aussi radical (même si, accordons le, Caravan Beyond Redemption est proprement radical et extrême, à sa façon), mais encore nous fait-il la faveur de ne surtout pas radoter, car au risque d'enfoncer des caveaux déjà profanés (on ne fera pas dans la finesse aujourd'hui, ce serait inapproprié : Lee a l'extrême délicatesse de ne pas faire fin, lui), With The Dead n'est ni Cathedral, ni Teeth of Lions Rule the Divine ; ni  non plus Alkahest, dont on retrouvera également ici une part de la beauté, étrange et terrifiante, germée dans l'isolement extrême et l'aliénation... et qui a bien y réfléchir était déjà celle qui en plusieurs endroits affleurait sur Forest of Equilibrium : la beauté des violettes contrées de l'esprit tuméfié de Lee, de ses blessures qui sont autant de vulves d'orchidées, obèses de toute la rancœur qui peut ronger, vicier, gâter un vrai artichaut, et rendre une âme sensible plus morbide qu'aubergine ; une beauté que Dave Patchett était le seul à avoir touchée du doigt, jusque là, mais que la laideur de cette pochette-ci, sa façon de sourdre faiblement de la ténèbre, si elle vous indique accessoirement à quoi vous allez ressembler tandis que vous headbanguerez, dit quelque chose de la façon dont l'album peu à peu vous nimbe de sa luminescence blette mais pourtant pénétrante, de sa fétide couleur, de sa séduction spectrale à la poigne pourtant d'acier, de sa pulsation d'un autre monde - celui où erre l'esprit de Dorrian ; elle dit assez la façon dont la voix de Lee, justement, lutte pour surnager rien qu'un peu en cet océan de bitume liquide, dont il faut être un vrai bonnet de nuit pour ne pas bientôt percevoir l'épouvantable beauté huileuse, celle d'un océan d'enivrante nausée plus vaste que le monde - cette chose surfaite.
Love From est un peu de tout cela au fond : Rampton et Forest à la fois, et The VIIth Coming, et Alkahest. Un paradis de boue irradiée par le désespoir ricanant. Le truc bien toxique qui te rappelle comment tu n'osais pas imaginer écouter un jour Cathedral - mais néanmoins fantasmais dessus - lorsqu'il y a vingt-cinq ans d'ici tu lisais la répulsion dans les mots des journalistes qui rapportaient, le temps d'un entrefilet syndical, ce qui était arrivé au chanteur de Napalm Death.
Mais rassurez vous : si vous ne le voyez pas non plus, il vous reste largement de quoi vous régaler avec Love from With The Dead, qui au même titre que certains passages de Caravan Beyond Redemption, met une rude raclée à bien des groupes de death, et fait rougeoyer en particulier le derrière d'Entombed - car ne vous y trompez pas : s'il a la grâce d'être bien plus, Love From est pourtant non moins monstrueusement primaire que With the Dead ; grâce également - quel miracle d'homme ! - au flow de Dorrian, et puis au batteur - qu'on cesse un peu, avec cette histoire de Greening, toujours Greening : ce dernier est un bon batteur, il est ici remplacé par un autre bon batteur, qui fait à la perfection ce qu'il y a à faire : tabasser la gueule, sans précipitation mal avenue, avec un laconisme de bourreau au cerveau aride. Si battle il y a avec Electric Wizard, comme on veut toujours en soupçonner Oncle Lee, tout au plus se joue-t-elle là, dans la farouche crétinerie macabre d'un album qui surclasse d'une bonne tête Time to Die, tant en bassesse de l'altitude qu'en racaillerie de l'attitude - laissant par le fait impatient d'entendre la réponse imminente avec Wizard Bloody Wizard - qui est annoncé par les personnes compétentes comme atterrant d'idiotie.
Il est toujours bon de le rappeler de temps à autre : le bon doom, c'est mieux que le reste.

jeudi 14 septembre 2017

Unsane : Sterilize

Accrochez à vous à vos chaussettes, révélation : Unsane, c'est comme Motörhead. Wow, mec...
Non mais je veux dire, cette musique-là, la leur, elle est tellement ulcérée et inflammatoire par définition même... On pourrait croire que c'est compliqué, de déterminer quelles fois ils ont vraiment le feu, entre tous leurs identiques albums ? Eh bé, en fait, ça l'est jamais. On le sait d'entrée ; oh, peut-être un peu moins, cette fois-ci, à l'habituelle façon de camion poubelle qui vous emplafonne en bourrant vers le dépôt, tout simplement parce que le dernier nous avait tellement échaudé qu'on croyait que, comme Darkthrone, on en avait fait le tour, et qu'on s'amenait donc en traînant un brin les pieds, se disant rien qu'un peu qu'Unsane, ça fatigue ; mais très vite néanmoins, on le sait, en écoutant même d'une oreille Sterilize. Unsane est de retour dans ses pompes.
Le grand Unsane. Le meilleur Unsane, pour bibi, c'est Occupational Hazard. Alors, là, vous imaginez Occupational Hazard, sa matinale acidité tellement vivifiante et qui brûle les yeux, sa claire vigueur, et vous haussez juste un peu la teneur en blues ; juste un peu, on a dit : pas à l'épaisse manière de l'empâté et quinquagénaire Wreck, pas à l'épaisse manière du légendaire et juteux, mais un peu cabotin et boisé, Scattered, Smothered and Covered : juste ce qu'il faut, de façon légère, pour ne point que cela gêne le moindrement un allant - le feu, on a dit ! -, une allégresse au baston qu'on n'avait pas entendue depuis... une foutue paye. Pour ne pas alourdir - j'allais dire : "ça doit rester" - mais non : c'est là une mouture presqu'inédite pour l'alambic maison, de s'avérer si racloir et volatile à la fois - ce qui doit avant tout demeurer un feu pâle et sec, une brûlante rasade d'eau-de-vie, d'eau-de-feu qui vous nettoie la plomberie des dents du fond jusqu'au fondement. Acide, acide, acide : ah, ça ! vous pouvez oublier l'homéopathie qu'était Visqueen, avec ses parcimonieuses molécules d'Unsane fixées sur de jolies billes de sucre bien lisses. Sterilize porte bien son nom : ça va piquer, ne dit-on pas juste avant de fiche le coton imbibé d'alcool à 90° sur la balafre bien fraîche ? Rouste sur rouste sur rouste ; jamais à proprement parler dans la menace, parce qu'on ne parle pas, ici : on fait ; mais jamais non plus dans l'exécution capitale et l'anti-rigolade : toujours au coin du rictus un cure-dent qui se dandine avec une jovialité complice. L'allégresse, il convient de se répéter, est ce qui caractérise Sterilize à un point ébouriffant (une concentration en vitalité, en vie, en envie, en canaillerie, qui fait que par endroits l'on pense aux plus hilares moments de KEN Mode, en moins... Canadien, voyez ?),  avec ce que la chose sous-entend de vulnérabilité acceptée - disons, d'acceptation du risque de s'en prendre une dans la chaleur de la mêlée, sur laquelle il glisse comme l'auteur de "Scrape" qu'il est, acceptation faite la joie peinte sur le visage - avec du sang, cela va sans dire.
Du noise-rock de camionneurs vicieux, plus instinctif que jamais et ce n'est pas peu dire, baveux comme du Killdozer ou du Jesus Lizard, rafraîchissant comme se fracasser un pichet de bière sur le crâne, et qui vous contamine tellement bien de sa jeunesse retrouvée qu'on s'en sentirait presque coupable - presque - d'avoir commencé à trouver que Pigs valaient peut-être aussi bien. On ne le fera évidemment pas, parce qu'on aime Dave Curran, qu'on aime Pigs aussi et que Pigs est d'un vice différent, plus rampant - sans pour autant, et rester dans la famille, aller jusqu'au carrément spooky de Bardus - et plus mental, d'une acidité à la limite du fantomatique - mais tout de même, faut avouer... Unsane, c'est comme Motörhead.

samedi 2 septembre 2017

Atriarch : Dead as Truth

On peut bien, allez, essayer de décrire Atriarch, ou du moins les portions qu'on aperçoit de son corps : du deathrock à l'évidence, obédience située quelque part entre Bauhaus et Usherhouse ; du punk hardcore, lui vagabondant entre Neurosis et Amebix ; et du black metal très sanguin et rabique.
Mais à quoi avance-t-il ? Assez à la façon de The Body quoique de bien moins ostensible façon, Atriarch ne ressemble à rien de déjà entendu ; vu, pour ça en revanche, oui : vous avez déjà posé des yeux, inquiets, sur un ciel d'orage bien fatidique ? Plus que jamais, plus qu'avec le presque apaisant couvercle nuageux de Forever the End, dans Dead as Truth la musique d'Atriarch menace, explose même parfois... mais jamais longtemps, ni de décisive façon - ce serait trop facile ; pour vous, s'entend. Atriarch accuse, accable, on ne peut que noter et être frappé par la crudité et la candeur punks du propos, cadences autant que harangues ; mais il vous laisse vous démerder avec, il ne vous exécute certainement pas - à quoi bon, aussi, puisque vous êtes tous morts, il ne laisse pas de vous le rappeler charitablement ? Non, Atriarch ne paraît pas être là pour la révolution, ni même pour exprimer sa révolte : juste pour la jouissance narquoise de vous agonir, de ne pas vous laisser en repos, douillettement emmitouflé dans la couette de votre illusion de vie, et d'espoir : tout est joué, et vous êtes déjà foutu. C'est aussi simple que cela, c'est même en grande partie ce qui trouble avec ce disque les premiers temps : la simplicité de ce qu'il pointe et la façon dont il le pointe crument de sa griffe difforme. L'abîme, avec une limpidité sans fard ni répit, même dans ses moments de sinistre et indifférente lézarderie.
En fait c'était tout con, d'approcher et adopter ce grotesque petit amas de bouts de tubisme mort-né : du deathpunk des enfers.


vendredi 1 septembre 2017

Monarch! : Never Forever

Faut-il l'avouer ? Oui, il le faut : pour rencontrer un disque il faudra toujours à un moment en venir là, à se défaire de l'excédent de bagages, que seront toujours toutes attentes qu'on a pu nourrir à son endroit, si liminaires soient-elles ; elles auront néanmoins documenté, enraciné le rapport futur que l'on créera avec lui, mais il convient de les connaître clairement, sans fard, plutôt que de les subir dans ses propres recoins. Pas besoin de psychanalyste pour cela, ouvrez vous à vos sensations.
Or donc : on a eu peur, lorsque la première fois Never Forever a commencé ; parce qu'on ne s'attendait pas à cela, quand bien même peut-être aurait-on dû. Je parle, non pas même du chant en français, mais du chant distinct, intelligible, et ô combien, voilà bien ce qui était inédit et choquant chez Monarch. Mais bientôt il a fallu s'y rendre : c'était bien ce qu'annonçaient les éclairs de new-wave et de Cranes, qu'on avait parfois aperçus en concert (cela faisait d'ailleurs bien longtemps, que ces derniers charitablement montraient Monarch plus que prêt à embrasser pleinement la dimension théâtrale de sa musique) ; il est bien là, le disque que ces morceaux récemment joués annonçaient : l'album wave et œil charbonneux de Monarch ; l'intersection, en une clairière perdue d'une forêt japonaise elle-même perdue dans le temps, entre SubRosa, Warning, et Anatomia.
Évidemment, du coup, qu'il est un peu glossy : ne s'y attendait-on pas un peu, sitôt la pochette rendue publique ? A-t-on voulu espérer le contraire, alors ? Vaut-il pas mieux se laisser faire, faire confiance, au bout de tant d'années ensemble, leurs orages y compris ? Oui, la voix d'Eurogirl n'est notablement plus ce chat qui s'étouffe au loin, à la cave (non que pour autant se mettre en avant et chanter signifie en rien perdre en naturel et insolente vulnérabilité) ; oui, au rayon aristocrates également, la voix de Michel met du monde - tout le monde ? - à l'amende, en se montrant tout aussi sub-putrifiquement gutturale qu'un Lasse Pyykkö, tout en ruisselant d'une distinction de spectre plus vieux que le monde : un growl de chimère, pareil à de majestueux monceaux de fumée et de poussière, cascadant lentement à la façon d'une barbe de fleurs pourries... et la musique derrière lui de tout naturellement, limpidement, suivre avec ses riffs entre drone sabbathique pur et death metal de la plus religieuse extraction : une manière de musique sacrée et vagabonde à la fois - toujours : sans avoir besoin jamais de surjouer ou simplement d'afficher une quelconque allégeance règlementaire à Amebix, Monarch toujours, par la seule simplicité qu'ils mettent dans tout ce à quoi ils s'appliquent, même cette belle musique d'aujourd'hui, restent ces humbles punks et ces débonnaires sacs-à-vin que l'on connaît, et rien que pour cela la référence faite plus haut à SubRosa ne peut servir que de point de repère approximatif, duquel prendre la mer, et partir loin - ceci dit sans vouloir se montrer désobligeant envers quiconque : simplement n'est-on pas ici dans une saga heroic fantasy, même du meilleur tonneau ; mais dans la musique mythologique sacrée, celle réservée aux moines de l'imaginaire ; même lorsque la féérie ou le stellaire explicitement viennent s'en mêler ; quoiqu'on ait pu imaginer comme parenté allant s'affirmant, on n'est pas chez Fvnerals non plus, et dans la prolixité de ces derniers malgré leurs phrases plus courtes en souffle : ici, il est question de calligraphie, pour continuer dans le japonisant ; et de la variété, donc, forte et abrupte. La simplicité, encore, toujours, aller droit, sans s'embarrasser de l'accessoire, de la fanfreluche, du maquillage, de la coquetterie intellectuelle et musicienne. L'épure, et tout l'espace qu'elle laisse à la suggestion pour ouvrir ses voiles, et faire miroiter des choses inouïes en usant toujours du même vieux pinceau bourru - ce cher vieux son de guitares, tout à la fois dinosaure et velours épais, fidèle au poste là-dessous les nouveaux leads épiques convoquant aussi facilement Warning que Paul Chain, aussi célestes que rincés et sans âge...
La dimension sacrée du drone, c'est ce qui traverse - et transcende, et emporte au profond des cieux, inversés bien entendu - tout ce qu'on peut jouer à reconnaître ici, le plus auguste de Hooded Menace, Diamanda époque Saint of the Pit, une certaine mignonnerie subliminalement cartoonesque, l'hysterodoom à la Bloody Panda, Bathsheba, Jex Thoth, Denali, Damad... Alignez à votre guise des éclairs de perception que vous aurez reçus, comme caresses sur vos paupières closes, durant Never Forever (The Body pendant "Song to the Void" ?), mais tout ceci ne composera à la fin toujours rien d'autre qu'indubitablement du Monarch, avec sa vivacité de brontosaure grognon, et sa pudeur, autant celle des enfants, qu'ils sont (c'est bien ainsi, d'ailleurs, qu'ils sont maquillés, ici plus que de coutume : comme des enfants qui jouent à la dernière marche des sorcières vers la cathédrale dans le ciel ; pas comme des dindes que nous ne citerons pas mais dont les noms de gagneuse finissent en Wolfe ou en Jesus), que des éléments naturels, qu'ils sont également ; et la vérité, naturellement, des deux.
D'ailleurs ce qu'ils vous rappellent par-dessus tout, l'on finit par confondu s'en apercevoir, c'est ce que vous connaissez déjà de ces morceaux, pour les avoir entendus deux malheureuses fois en concert : les mélodies, marquantes, et même les mimiques physiques - grimaces, hochements de connivence, empoignements de manches - de l'un ou de l'autre au moment de chaque intervention, comme les expressions d'un membre de votre famille ; ce n'est pas peu dire, étant connues les différences d'interprétation possibles d'un soir à l'autre avec le groupe dont on parle ; c'est assez dire comment ces chansons-là sont leurs plus cuisantes, mémorables, somptueuses d'évidence et d'épanouissement ; rien d'autre, malgré ces airs nouveaux de doom qui a les moyens, de doom qui sait s'habiller en frac et se tenir dans la salle de bal d'un manoir anglais, malgré le merveilleux scintillement de synthé dont pour la première fois ils s'habillent fièrement - que Monarch, dont la ci-devant blancheur, osseuse, laiteuse, vient transfigurer le sens de la matinale douleur traversée par le déjà sublime Sabbracadaver, sans rien enlever à ce que celui-ci a de non moins déchirant, à sa rugueuse et forestière façon ; avec une infinie délicatesse qui, elle, n'est certainement pas nouvelle.
Enfin, on ne va pas tourner la nuit dessus à attendre un propos conclusif définitif qui ne viendra de toutes manières pas plus qu'aucun trousseau de clés façon interprétation des rêves : il s'agit d'un disque de Monarch, et tout comme leurs concerts, on ne s'y présente guère mieux armé pour en avoir de précédentes expériences : c'est chaque fois une épreuve à traverser, où l'on ne peut savoir à l'avance par quoi l'on va passer - émotionnellement parlant, on ne parle ici pas plus de surprises stylistiques ébouriffantes, que l'on ne parlait d'avant-gardisme forcené et masochiste lorsqu'on disait "épreuve" - ni en quel exact état l'on en va ressortir : dévasté, déçu, énervé, amoureux, bouleversé, extatique... Je caresse, d'ailleurs, depuis environ 2005, la vague idée d'un jour les écouter sous ecstasy, mais probablement est-ce une idée idiote, puisqu'écouter Monarch en soi est assez semblable à gober un (très bon) ecstasy (ce bonbon qui fait de nous des enfants en mieux) ; au moins aussi éreintant, douloureux et effrayant. Comme toute vraiment grande joie. Sérieusement, quel misérable vieux con au cœur mort de momie faut-il être pour, devant l'introduction de "Lilith" ne pas se sentir le cœur, précisément, exploser d'excitation, et le ventre se déchirer d'allégresse ?
Si on attendait quelque chose du nouvel album de Monarch ? Un peu, mon neveu ! Exactement ce qu'est Never Forever : la transcription, fixée en studio, de précisément tout ce qu'on avait entendu - et à quoi on s'est déjà passionnément attaché - en quelques concerts récents. Enfariné et glorieux, millénaire et enfantin, monstrueusement raboteux et éblouissant divinement : Monarch, version fabuleuse.

jeudi 31 août 2017

Merrimack : Omegaphilia

Paris' finest, en fin de compte et sous un certain angle : le côté Musclor d'Arkhon Infaustus, l'héroïsme en bandoulière de Glorior Belli, le lettrisme sourdement nauséeux de Vorkreist, les demi-lunes de VI, les gènes canidés d'Aosoth... Le tout emballé avec une une virile émotivité débridée qui ne les rattache guère, au final, qu'au calibre de Hangman's Chair.
On parle tout de même d'un album dont le point d'orgue n'est pas l'apparition d'Aldrahn, excusez du peu, ni même la délicieuse démence qui s'empare du batteur peu avant ce moment-là ; pour la précision, figurez vous que ledit apex intervient juste après, et qu'il est en français, oui Monsieur : un bref spoken word black metal, détaché autant que débauché, qui vous saisit les boyaux sans crier gare et vous coule dans son doucereux venin dans l'oreille ; à en laver toute trace de l'embarrassant slam de Vindsval, dont ce dernier entachait un de ses meilleurs disques.
Une démesure et opulence hollywoodiennes, habitées par une ferveur et un venin norvégiens, et balancée par une grâce décadente, grave et archaïque... française, y a pas mieux à dire. De toutes façons, lorsqu'un album vous fait à ce point saliver de désir d'un - copieux - verre de vin, il n'y a pas trop de doutes.
Enfin, voilà, il fallait que ces choses-là aussi soient dites. Mais en résumé, c'est toujours une splendeur.

jeudi 24 août 2017

Black Wine Order : Dirt

Lorsqu'on parle de musique cinématographiconirique, les références suprêmes qu'un album peut espérer obtenir, chacun en conviendra, sont Sleazy Listening et Fire Walk With Me, avec ses chiens noirs qui courent la nuit.. Que dire, dès lors, d'un disque, même virtuel (quoique, question onirisme...), qui dès la première écoute vous évoque simultanément les deux, voire tout simplement la fertile coopération de Chris Connelly avec Lynch et Badalamenti ? Oui, vous avez l'autorisation d'en déduire que le nouveau Black Wine Order est largement plus chanté que le premier. Est-ce que c'est réussi, pour autant cette présence humaine en fait-elle un disque moins inquiétant et plus généreux en certitudes - ces ennemies tautologiques du fantastique - que le précédent : vous possédez, je pense, les réponses de façon tout aussi évidente.
Comme la vie, encore heureux, n'est pas faite uniquement de sempiternelles références royales, on pensera également au disque d'Échancrure, et au dernier Nooumena - pour dire combien ici les ombres ont des dents, et combien ne pas savoir si elles sont faites au juste de papier, trempé d'encre noire, de brume d'insomnie, ou d'autre substance plus dure au toucher, ne les rend pas moins tranchantes, cependant que dans notre esprit les pensées encapuchonnées processionnent, devenues étrangères à nous-même, et partant hostiles aussi ; ce Dirt qui porte bien son nom, celui de la poussière, de la saleté dans les coins, les rainures du parquet, ce disque d'araignée, évoque autant toutes les plus interlopes choses qui se peuvent chiner dans les recoins mal famés du trip-hop et autres lounge music jazzy, que l'aura qui se peut dégager de metal aussi sorcier et messéant de l'haleine que Darvulia, Ysengrin ou Sektarism, ou les déviances harmoniques viciées d'un noise rock de velours tel que ceux de Rope ou Human Anomaly ; ou toute autre musique propre (désolé) à inspirer le terme de "doucereuse ignominie", toutes les choses interlopes, maladives, infectieuses, incubes, succubes, toute la souffreteuse et claudicante troupe telles que Wolok, Vrolok, Great American Desert, Ordo Tyrnanis ; les hongroiseries de l'engeance du premier Icarus... Et croyez-le ou pas, ces constats sont déjà bien empreints en vous dès la première écoute, bien avant de percuter que le morceau d'entame d'emblée s'intitule "Dead Meat Jazz", ce qui annonce bien la couleur et pourrait aisément faire office de raccourci descriptif paresseux en forme d'étiquette.
La musique que ronronne Dirt n'est pas tout à fait celle d'Erich  Zann, car elle est plutôt celle des araignées aux panses grosses comme des calebasses, ballonnées de brames mélancoliques aux odeurs de vieux cuir, les scolopendres aux mines compassées de fonctionnaires sacerdothanatologues à l’œil larmoyant de chassie, les sales bêtes à qui l'on croirait dédiée, pour y préparer bien tôt les enfants, "Les Monstres" de Stupéflip ; le peuple de la poussière, des rognures d'ongle de cadavre et de cheveux blancs de pantins vampires, celui des rémouleurs de carcasses, ce qui ne veut globalement rien dire mais cela tombe bien, puisqu'on parle ici de musique qui n'a horriblement pas de sens.
Car bien sûr, n'est-ce pas, il est à peine utile que je vous notifie cette précision, que je vous procès-verbalise ce constat, qui signe les grands disques de cette famille-ci - à savoir : "il ne se passe rien" ? Celui qui veut dire, en pareilles matières, qu'il se passe beaucoup mieux que cela ; la condition, redoutable si elle n'est pas remplie, étant que ce soit bien fait, puisque lorsque ce ne l'est pas, oh comme elles peuvent très vite taper simplement sur les nerfs toutes ces dissonances et ces caresses de balais, et n'avoir l'air que de la plus convenue des histoires à se faire peur cousues de fil trop blanc pour espérer convenablement caresser les nerfs à nu.
Ou peut-être, aussi bien, faut-il ne voir ici que la mise en œuvre d'une très grande méticulosité, se fier à certaines notations très rituelles et dogmatiques ici ou là, et voir en Dirt ainsi qu'en Te Agios Numini l'expression seulement d'une grande dévotion monacale - et en tirer les conclusions éventuellement qui s'imposent sur l'effroi vertigineux que celle-ci nous cause, dans un cas comme dans l'autre, de façon tout aussi vertigineusement séduisante dans les deux cas... Mais chemin faisant sur les sentiers ombreux et épineux de cette hypothèse, bientôt l'on se trouve nez à nez avec l'expression "pattes de mouche", et force est de constater qu'on a tourné en rond, comme souvent lorsqu'on croit trouver une nouvelle voie dans un labyrinthe.




mardi 22 août 2017

Casio Judiciaire : Démo Rose

Bouge de là, Perturbator, et avec toi toute ta clique de peigne-culs, tous tes potes les grands qui redoublent leur quatrième ; serre les fesses, Diapsiquir, ou bien apprête-toi à-z-périr en direct sur Videodrome : il revient, le brundlemouche de Miro Pajic, Oliver Chessler et Jesus Cry Stalin. Comme on dit, entre Vibroboy et Tetsuo, Casio Judiciaire ne choisit pas : ça tombe bien, nous non plus.
Un son de synthé dégueulasse comme t'en as rarement entendu, qui fait peser sur tout le disque une ambiance de terreur larvée - comme se larve une TRÈS grosse larve, suintante et ruisselante bien entendu, de toutes sortes de fluides tous plus psychotropes que la bave de cent crapauds alvarius ; promesses de cauchemars sans fin pour te prouver que le voyage chamanique ça n'est pas un truc de connard de hippies, mon gaillard. Non, des disques qui te plongent ainsi - au sens propre, façon interrogatoire à la baignoire, méthode Shallow Graves - au cœur de l'action psychotrope, il n'y en a guère d'autres (à part le double de Hypnotizer, qui ? certains morceaux de Binaire, peut-être ?), et au cœur de ce genre d'action c'est le cambouis de la vie où l'on patauge jusqu'aux yeux, dans la viscère frétillante, brûlante, languissante, on parle ici des hallucinations auxquelles sont en proie tes organes internes, et leurs parois outragées par les molécules les plus ignobles : sont-ils seulement des hallucinations, ces tentacules qui lentement se frayent un chemin hors des braguettes ? Cette rose démo enlève les îles du Trésor des Îles Chiennes, pour s'adonner évidemment aux chiennes et à leurs trésors de chiennerie ignorés d'elle - jusqu'à toi, et ton imagination allumée par la faramineuse dope -, donne un sens nouveau au mot downtown, ouvre des traboules qui déboulent chez Zulawski, calembourre à tous les râteliers (entre Terence Fixmer et les VRP : non, Casio Judiciaire ne choisit pas, non plus qu'entre The Klinik et Charles Bronson) avec une narquoise bestialité, et sans aucun frein défonce de tous ses beats plus pilons les uns que les autres les muqueuses plus terrifiantes encore, dont font reluire la nacre ces immondes riffs de synthés, qu'ils donnassent dans le sordide tendance Morgue Mechanism ou dans le futurisme le plus sectaire et son positivisme totalitaire ; J.G. Ballard va vous prendre des airs de David Hamilton, en face des couleurs que vous verrez céans, et de toute cette poésie de la viande et de l'outrage.
On ne rend évidemment pas justice à pareille musique des pires démons de benne à ordures du futur : elle se la rend bien assez elle-même, et elle se paye sur la bête, sans demander consentement pas même au plus infime neurone. Oubliez tout ce qu'on tente à la sauvette de vous vendre comme du synthétique par les temps qui courent : ni plus ni moins que de la mauvaise coupe, dégoûtante : à l'humanité ; de la camelote sentimentale de bas étage. Le voici, le vrai synthétique pure synthèse de saloperie chimique qui nique ton âme toute choucarde.
Je t'en foutrai, moi, de la "synthwave". ELECTRONIC, BODY, MUSIC : c'est pourtant clair, non ? Quand bien même ce serait la seule chose à l'être, cette rose nuit...
Bref, on a compris : c'est salissant. Très salissant. Mais vous saurez dès les premières notes, si vous avez déjà été ici, ou pas : où les obscénités les plus grasses et brutales peuvent sans prévenir vous bouleverser et vous glacer le cœur. Pour ce que ça change. De toutes les façons vous y êtes jusqu'aux yeux, et vous ressortirez pas intègres.